Chapitre 1

Ecrit par Auby88

Aurore AMOUSSOU


Assise dans mon fauteuil, je contemple le vide tout en écoutant ce slam qui berce mes journées depuis un an.

Un an que ma vie a basculé. Il n'a suffi que d'une seconde, d'une maudite seconde pour que mes rêves se transforment en cauchemars, pour que mon futur, mon esprit et mon corps soient marqués à tout jamais, pour que tout change pour moi.

Sur mes jambes inertes, se trouve une photographie qui m'est très précieuse. Une photographie de Bella et moi.

J'avale une grande gorgée d'air pour réprimer les larmes qui me montent aux yeux. Je n'en peux plus de me livrer quotidiennement à ce rituel inutile. Mes pleurs ne changent rien à la réalité qui est la mienne. Mes pleurs ne ramèneront pas Bella, ma meilleure amie. Mes pleurs ne me ramèneront pas à cette Aurore, pleine de vie, de joie et de rêves que j'étais.

C'est plus fort que moi. J'ai beau m'y efforcer. Je n'y arrive pas. Je fonds en larmes. Je les essuie du revers de ma main, mais elles reviennent avec plus de force. Elles adorent me narguer, se moquer de moi comme la plupart des gens d'ailleurs. Maudites larmes !


J'inspire profondément pour me ressaisir. Je me dois d'être forte. Bella n'aurait pas aimé me voir ainsi. Je me concentre sur le slam de Grand Corps Malade.


"La nuit est belle, l'air est chaud et les étoiles nous matent

Pendant qu'on kiffe et qu'on apprécie nos plus belles vacances

La vie est calme, il fait beau, il est 2 heures du mat'


On est quelques sourires à partager notre insouciance

C'est ce moment là, hors du temps, que la réalité a choisi

Pour montrer qu'elle décide et que si elle veut elle nous malmène

Elle a injecté dans nos joies comme une anesthésie

Souviens-toi de ces sourires, ce sera plus jamais les mêmes

Le temps s'est accéléré d'un coup et c'est tout mon futur qui bascule

Les envies, les projets, les souvenirs, dans ma tête y'a trop de pensées qui se bousculent

Le choc n'a duré qu'une seconde mais ses ondes ne laissent personne indifférent

« Votre fils ne marchera plus », voilà  ce qu'ils ont dit à mes parents


Alors j'ai découvert de l'intérieur un monde parallèle

Un monde où les gens te regardent avec gêne ou avec compassion

Un monde où être autonome devient un objectif irréel

Un monde qui existait sans que j'y fasse vraiment attention

Ce monde-là vit à son propre rythme et n'a pas les mêmes préoccupations

Les soucis ont une autre échelle et un moment banal peut être une très bonne occupation

Ce monde là respire le même air mais pas tout le temps avec la même facilité

Il porte un nom qui fait peur ou qui dérange : les handicapés

On met du temps à accepter ce mot, c'est lui qui finit par s'imposer


La langue française a choisi ce terme, moi j'ai rien d'autre à  proposer

Rappelle-toi juste que c'est pas une insulte, on avance tous sur le même chemin.

Et tout le monde crie bien fort qu'un handicapé est d'abord un être humain

Alors pourquoi tant d'embarras face à  un mec en fauteuil roulant

Ou face à une aveugle, vas-y tu peux leur parler normalement

C'est pas contagieux pourtant avant de refaire mes premiers pas

Certains savent comme moi qu'y a des regards qu'on oublie pas

C'est peut-être un monde fait de décence, de silence, de résistance

Un équilibre fragile, un oiseau dans l'orage

Une frontière étroite entre souffrance et espérance


Ouvre un peu les yeux, c'est surtout un monde de courage

Quand la faiblesse physique devient une force mentale

Quand c'est le plus vulnérable qui sait où, quand, pourquoi et comment

Quand l'envie de sourire redevient un instinct vital

Quand on comprend que l'énergie ne se lit pas seulement dans le mouvement

Parfois la vie nous teste et met à  l'épreuve notre capacité d'adaptation

Les 5 sens des handicapés sont touchés mais c'est un 6ème qui les délivre

Bien au-delà  de la volonté, plus fort que tout, sans restriction

Ce 6ème sens qui apparaît, c'est simplement l'envie de vivre.

Grand Corps Malade, Sixième sens"


C'est en partie dans ces mots de Grand Corps Malade que je puise ma force.

Lui, tout comme moi, avons vécu un drame, qui nous a marqués à vie. A la seule différence que moi, je passerai le reste de mes jours dans un fauteuil roulant tandis que lui peut encore tenir debout sur ses pieds. Eh oui, je suis paraplégique. Mes pieds "ne me servent plus à rien".


A nouveau, je passe les doigts sur la photographie. C'est la dernière vue que j'ai prise avec Arabella alias Bella, ma meilleure amie. Elle et moi, sommes dessus, riant aux éclats pendant une séance photographique pour notre agence de mannequinat.


"Arabella ! "

Je murmure doucement son prénom.

" Tu me manques ! "

Je suis tellement remplie d'émotions que, pour une ènième fois, je laisse les larmes l'emporter sur moi.

Tandis que je pleure, mes pensées s'envolent lentement vers mon passé.



******


Un an plus tôt


Aurore AMOUSSOU

Depuis le matin, je me prélasse au bord de la piscine. A mes côtés, se trouve Arabella ZANNOU. Nous adorons passer nos journées libres là. Papotage, c'est ce que nous savons faire de mieux. (Rires)

La vie est trop belle quoi !


Bella et moi sommes comme les dix doigts de la main. Nous sommes vraiment liées. Nous sommes des jumelles de coeur. En voilà la preuve.


Nous sommes amies depuis des années, nous vivons dans des villas voisines dans la belle cité résidentielle d'Arconville à Abomey-Calavi. Nous sommes toutes deux orphelines de père et enfants uniques. Nous avons le même âge, soit 23 ans. Nous sommes nées dans le mois de Juin. Moi un 6 tandis qu'elle un 8. Disons donc que je suis l'aînée (Rires ).

Nous portons le même prénom indigène Fifa qui siginifie "Paix, Calme". Même si en réalité plus bruyantes que nous, il n'y en a pas.

Nous avons arrêté nos études après l'obtention du Bac pour nous dévouer entièrement au mannequinat... Au final, nous partageons tout.


TOUT ! Vous devez vous demander si nous partageons aussi nos mecs. (Rires).

Suspense. Suspense .


La réponse est … NON.

Je peux tout partager avec Bella, sauf mon homme.

Mon Steve, je ne le partage avec personne. Il est à moi et moi seule.

Un plan cul à trois ne m'a jamais effleuré l'esprit, même si certaines amies intimes se le permettent. Quelle énormité ! Je n'ose même pas y penser.


Steve a été mon premier homme. On l'a fait la première fois à mes quinze ans, quand nous étions encore au collège. Puis après on s'est perdus de vue. Cela fait deux ans qu'on s'est remis ensemble. En tout cas, aucun des hommes que j'ai connus ne le vaut. Steve est unique. je l'aime tellement, que je doute pouvoir faire ma vie sans lui.

Quant à nos jeux sous la couette, ils sont à chaque fois spéciaux. Variables à chaque fois. Nous expérimentons chaque fois de nouveaux gadgets sexuels, de nouvelles positions, mais ma préférée reste la levrette. J'adore quand il me prend ainsi. Mon plaisir est décuplé et je parviens sans grand effort à atteindre l'orgasme. Je suis une femme sexuellement épanouie. ( Rires ).


Une servante s'approche de nous.

- Ce n'est pas trop tôt, Baï. Tu deviens de plus en plus paresseuse, toi !

Elle garde la tête baissée​, sans me répondre. D'ailleurs, si jamais elle ose me répondre, c'en est fini pour son emploi. Elle ira moisir avec les siens dans son quartier précaire. Et puis tous ces indigents qui vivent chez nous devraient se sentir heureux de pouvoir côtoyer la fortune qui est la nôtre, puisque jamais dans leur vie, ils n'auront pareil.

- Vous désirez autre chose, mademoiselle ?

- Non ! Hurle-je. Dégage d'ici. Je t'ai assez vue.

- Excusez-moi, dit-elle en s'éclipsant rapidement.

- Aurore, je trouve que tu y es allée un peu trop fort avec cette femme. Elle est quand même plus âgée que nous !

- En matière de rang social, l'âge importe peu. C'est l'argent de mon feu père qui constitue son gagne-pain. Et puis, elle est payée pour être entièrement à mon service.

- Peut-être, mais …

Bella a toujours été ainsi, la défenseuse des droits des pauvres, une mère Teresa ou Princesse Diana en devenir. Heureusement que je suis là pour la ramener à la raison. Comme le dit l'adage : Seuls les oiseaux de même plumage volent ensemble. Riches et pauvres ne se mélangent pas. Et puis, le monde serait tellement monotone s'il n'y avait pas des différences dans le monde.

- Oublie tout cela Bella. Nous sommes ici pour nous amuser et profiter de la vie. Nous n'avons pas demandé à naître avec des "cuillères en or dans la bouche", alors pourquoi se plaindre ?

- Bah ! Moi je…

Je ne la laisse pas finir.

- Assez parlé ! Viens zyeuter la merveille que je compte acquérir bientôt.

Elle se lève de son fauteuil et vient s'asseoir près de moi.

- La dernière création Versace. Courte, moulante avec des strass comme je les aime. Et surtout, elle ira bien sur mes longues jambes.

- C'est sûr. Mais t'as vu le prix ? C'est énorme !

- Oui, mais j'ai assez de "blé" pour l'acheter. Et cela en vaut bien la peine. Surtout avec cette Rita qui déniche toujours les dernières créations. Je ne voudrais pas qu'elle soit plus admirée que moi à la soirée de gala !

- Tu devrais arrêter de continuellement te comparer à elle, arrêter de toujours vouloir la concurrencer. Ce ne sont que des futilités, Aurore !

- Futilités, tu dis. Voyons Bella ! Ce sont mon image et ma notoriété qui sont en jeu !

- Bah ! Si tu le dis.

- D'ailleurs, toi tu devrais beaucoup plus la haïr que moi. Je te rappelle que cette putain t'a piqué ton mec Christian.


Christian est photographe à l'agence de mannequinat. Quant à Rita Martins, c'est une des meilleures mannequins de l'agence comme moi.

Dieu seul sait combien je déteste cette métisse. Elle se la pète trop, se prend pour le centre du monde, simplement parce qu'elle est très belle. Je me demande qui a osé la prénommer Rita, car cette fille est plus une catin qu'une sainte.

En tout cas, je ne l'envie pas. Car je suis moi aussi la personnification de la beauté. Grande, fine, teint noir éclatant, élancée avec de jolies courbes, des fossettes aux joues et de jolies pommettes qui ne me laissent pas indifférent​e aux yeux des hommes. En tout cas, j'aime bien profiter d'eux sans rien en retour. Le seul auquel je me donne, sexuellement parlant, c'est mon Steve.


- J'en suis bien consciente, répond Bella, mais Christian ne valait pas grand chose non plus. D'ailleurs, ils ne sont même plus ensemble. J'ai eu mal mais j'ai tourné la page à présent. Je n'ai pas vraiment besoin d'un homme pour me sentir bien. Je veux juste me concentrer sur ma carrière et la formation de styliste. J'ai bien hâte que nos noms et nos visages soient sur tous les panneaux publicitaires du Bénin : Aurore AMOUSSOU et Arabella ZANNOU.

- Je l'espère vraiment. Mais cela ne saurait tarder car on travaille d'arrache-pied pour cela. Mais, t'es sûre que tu gères bien ton célibat ? Tu vois ce que je veux dire.

Elle pouffe de rire.

- Pour le moment, ma libido est à zéro, mais lorsque l'envie me viendra, j'ai assez de gadgets là pour me satisfaire seule.

- Mais rien n'est comparable à … (Rires)

- Oui, mais je préfère rester seule que mal accompagnée.

- Tu peux toujours te trouver des mecs pour juste t'envoyer​ en l'air !

Elle secoue la tête.

- N'y pense même pas. Il y a trop de maladies ces temps-ci. On a assez parlé de moi.

- Et toi avec Steve, ça baigne ?

- Oui, c'est l'amour fou. Je n'imagine pas ma vie sans lui. Je suis trop fan de lui quoi !

Elle s'esclaffe.

- Là, tu parles comme les ivoiriennes !

- Oui, n'oublie pas que j'ai passé mon enfance là-bas ! Assez parlé ! T'es d'accord pour la robe ?

- Oui ! finit-elle par dire. De toute façon, quand tu as envie d'une chose, personne ne peut t'en dissuader !

Nous éclatons de rire.

- Vous êtes là, les filles ?

Il ne manquait plus que celle-là, ma mère ! Toujours là à nous épier. Franchement, elle m'énerve de jour en jour.

- Oui, maman, répond Bella.

Moi, je reste muette. Je n'ai aucune envie de lui parler. Malheureusement, cette mégère ne comprend pas qu'elle n'est pas la bienvenue. Elle insiste.

- Et toi, Aurore, t'as besoin de quelque chose ?

- Oui. Que tu nous laisses seules !

Bella me lorgne.

- Comme tu veux. Je vous laisse, dit-elle.

- A tout à l'heure maman, lui dit Bella.

Moi, je plonge mes yeux dans mon mobile.

- Pourquoi t'es toujours ainsi avec ta mère ?

- Bah Quoi ! Qu'est-ce que j'ai fait ?

- Tu fais preuve d'impolitesse à son égard.

- Et alors ?

- Nous nous devons de respecter nos aînés, surtout nos parents !

- Bla bla bla. Tu ne connais pas assez ma mère. C'est pour cela que tu parles ainsi. C'est juste une enquiquineuse. Elle adore envahir mon espace, connaître mes moindres faits et gestes. Alors que je suis majeure et je peux faire tout ce que je veux.

- Elle est juste comme toutes les mamans. La mienne aussi est ainsi, mais c'est surtout parce qu'elles nous aiment et qu'elles veulent que rien de fâcheux nous arrive.

Je pouffe de rire.

- Ok, elles nous ont mises au monde et se sont occupées de nous. Et alors ? C'est leur rôle de mère à ce que je sache. Nous n'avons pas à les remercier pour cela, ni à leur être éternellement reconnaissantes, redevables !

- Mais …

Je coupe ses mots.

- Écoute Bella, si tu veux être indépendante réellement, tu dois pouvoir empêcher ta mère d'avoir encore de l'emprise sur toi. Suis mon exemple.

- J'aime et je respecte trop ma mère pour faire cela.

- A toi de voir, dis-je.

Pour le moment, je n'insiste pas. Mais je finirai bien par lui faire entendre raison.





SECONDE CHANCE