Chapitre 12 Les Jours Qui Suivent

Ecrit par belleetrebelle

Les jours devinrent des semaines, et les semaines tissèrent une toile de routine fragile dans l'appartement de Lucie. Le matin, Clarisse préparait les garçons pour l'école avec une efficacité mécanique, ses gestes précis pour compenser le désordre intérieur. Noé avait développé un silence nouveau, pesant, ses yeux d'enfant ayant pris une gravité qui n'était pas de son âge. Maël, lui, posait des questions innocentes qui transperçaient sa mère comme des flèches : « Papa va venir nous chercher bientôt ? », « Il dort tout seul dans la grande maison ? », « Il est encore en colère ? »


Clarisse répondait évasivement, inventait des mensonges doux pour amortir la chute. « Papa travaille beaucoup en ce moment. » « Il a besoin de temps pour réfléchir. » « Il pense très fort à vous. » Chaque phrase était une trahison de la vérité, mais la vérité était trop brutale pour ces cœurs encore en reconstruction.


Le travail fut son salut. L'agence de communication où elle était chef de projet lui offrait un refuge de dossiers urgents, de réunions interminables, de livrables à rendre. Elle s'y jetait à corps perdu, restant tard le soir pour éviter de rentrer trop tôt, pour éviter de penser. Ses collègues remarquaient sa pâleur, ses cernes, son énergie fébrile, mais personne n'osait poser de questions. Au Cameroun, on ne s'immisce pas dans les affaires conjugales des autres.


Les photos de sa famille étaient toujours retournées dans leur cadre, cachant leur sourire accusateur. Elle travaillait dos au mur, le regard fixé sur son écran, refusant le rappel constant de ce qu'elle avait fui.


Puis il y eut cette consultation. Sa gynécologue, discrète et professionnelle. Clarisse s'était rendue au rendez-vous seule, un après-midi où elle avait posé une demi-journée sous prétexte de fatigue. La salle d'attente climatisée de la clinique de Tsinga, avec ses magazines féminins jaunis et ses plantes vertes artificielles, était un havre de calme aseptisé.


Le docteur Essono était une femme d'une cinquantaine d'années, au visage doux et aux mains fermes. Elle écouta Clarisse sans l'interrompre, prenant des notes, posant des questions médicales avec une neutralité bienveillante.


« Trois semaines. C'est très tôt. Tout va bien, madame. Le bébé est bien implanté. À votre âge, et avec déjà deux enfants, tout se passera normalement. »


Normalement. Le mot résonna étrangement dans la bouche de Clarisse. Rien n'était normal. Elle regardait l'écran de l'échographe, ce petit point palpitant, cette vie minuscule qui ne savait rien du chaos dans lequel elle arrivait.


Le docteur lui prescrivit des vitamines, de l'acide folique, lui rappela les règles élémentaires : pas d'alcool, pas de tabac, alimentation équilibrée. Elle lui tendit une ordonnance et une petite boîte d'échantillons.


« Revenez dans un mois. Et madame… prenez soin de vous. Le stress n'est pas bon pour le bébé. »


Clarisse glissa l'ordonnance dans son sac, à côté des factures d'avocat. Le symbole lui serra le cœur. Elle n'avait pas encore consulté d'avocat. Elle n'avait pas encore pris de décision ferme sur le divorce. Elle n'avait pas encore dit à Samuel qu'elle était enceinte. Tout était dans cet entre-deux, ce limbe douloureux où elle flottait, incapable de trancher, incapable de revenir en arrière.


Elle ne dit rien à Lucie de la grossesse. Elle ne dit rien à personne. Le secret restait tapi au fond d'elle, comme un prisonnier dans une geôle, attendant sa sentence.




Et Samuel, de son côté, continuait.


Chaque matin, vers sept heures, un message arrivait sur le téléphone de Clarisse. Court, poli, presque professionnel. Parfois une simple question sur les garçons. Parfois une information sur le courrier ou la maison. Parfois, plus rarement, une phrase sur lui, sur ce qu'il ressentait.


« Les manguiers du jardin sont en fleurs. Maël aimait cueillir les fruits verts. »


« Je suis allé voir un psychologue. Il s'appelle Dr Mengue. Il est sérieux. J'y vais deux fois par semaine. »


« J'ai rêvé de toi cette nuit. Tu riais. Cela m'a fait du bien et du mal. »


Clarisse lisait ces messages. Tous. Elle les lisait une fois, rapidement, comme on arrache un pansement. Puis elle glissait le téléphone dans son sac, éteignait l'écran, et continuait sa journée. Elle ne répondait jamais. Pas un mot, pas un emoji, pas un accusé de réception. Rien que le silence, épais, total, implacable.


Elle se demandait parfois combien de temps il continuerait. Était-ce de l'obstination amoureuse ? De la culpabilité maladive ? Une tentative désespérée de garder un lien, même ténu, même à sens unique ? Peu importait. Elle n'était pas prête. Elle ne savait pas si elle le serait un jour.


Il avait essayé d'appeler. Une fois, deux fois. Elle avait regardé son nom s'afficher sur l'écran, le cœur battant, la main suspendue au-dessus du téléphone. Puis elle avait laissé sonner jusqu'au bout, écoutant sa voix grave sur le répondeur, hésitante, cherchant ses mots.


« Clarisse… c'est moi. Je… je voulais juste entendre ta voix. Tu n'es pas obligée de rappeler. Je comprends. Je… je réessaierai plus tard. Prends soin de toi. »


Elle n'avait pas rappelé. Elle avait écouté le message trois fois, puis elle l'avait effacé, les doigts tremblants.


Mais Samuel ne renonçait pas. Et c'est Lucie qui devint son canal, son pont fragile vers ses enfants.


.


« Lucie, s'il te plaît, ne raccroche pas. Je ne veux pas parler à Clarisse. Je veux juste… parler aux garçons. Entendre leur voix. Savoir qu'ils vont bien. »


Lucie, le téléphone collé à l'oreille, regarda Clarisse assise en face d'elle. Sa sœur soutint son regard, puis détourna les yeux, un bref hochement de tête. Consentement tacite.


« Tous les soirs, Samuel. Et si Clarisse dit non un jour, c'est non. »


« Merci. Merci, Lucie. Je serai raisonnable. Je te le promets. »


Ce soir-là, Noé et Maël parlèrent à leur père pour la première fois depuis leur départ. Maël pleura un peu, accroché au téléphone comme à une bouée. « Papa, tu viens bientôt ? Je veux rentrer à la maison. » La voix de Samuel, à l'autre bout, était étranglée. « Bientôt, mon champion. Bientôt. En attendant, sois sage avec maman et tatie Lucie. Je t'aime très fort. »


Clarisse écoutait depuis la cuisine, le dos tourné, les épaules raides. Quand les garçons eurent raccroché, elle prit Maël dans ses bras et le berça longtemps, en silence.


Et le rituel s'installa. Chaque soir, vers dix-neuf heures, le téléphone sonnait. Samuel parlait aux garçons des devoirs, des matchs de foot, des dessins qu'ils avaient faits. Il leur racontait des histoires, leur demandait ce qu'ils avaient mangé à la cantine. Il était père, simplement père, sans évoquer la douleur de leur absence, sans faire pression sur Clarisse. Une parenthèse de normalité dans leur vie disloquée.


Et puis il y eut l'argent.


Clarisse découvrit le premier virement en consultant son compte en ligne, une semaine après son départ. Un montant précis, exactement ce qu'il avait l'habitude de dépenser pour la famille chaque mois. Pas un franc de moins, pas un franc de plus. Le libellé était neutre : « Mensualité famille ».


Elle resta longtemps devant l'écran, le curseur clignotant. Il n'avait pas attendu qu'elle demande. Il n'avait pas négocié. Il avait simplement fait ce qu'il estimait être son devoir, silencieusement, sans tambour ni trompette.


Le mois suivant, ce fut la même chose. Et le mois d'après encore.


Clarisse n'accusa pas réception. Elle ne le remercia pas. Elle utilisa cet argent uniquement pour les garçons et ses médicaments, pour leurs vêtements qui grandissaient avec eux, pour leurs fournitures et sorties scolaires. Mais elle le voyait, ce virement, comme une présence muette, une main tendue à travers le vide.


Parfois, tard le soir, quand les garçons dormaient et que Lucie était dans sa chambre, Clarisse s'asseyait devant la fenêtre de l'appartement, regardant les lumières de Yaoundé scintiller sur les collines. Elle pensait à Samuel. À sa voix sur le répondeur. À ses messages quotidiens, jamais agressifs, jamais plaintifs, juste présents. À cette thérapie qu'il avait commencée, seul, sans qu'elle le lui demande. À cette persistance silencieuse qui n'était ni du harcèlement ni du renoncement.


Elle pensait au petit être qui grandissait en elle, dont il ne savait toujours rien. Et une question, lancinante, revenait chaque nuit : Jusqu'à quand pourrai-je maintenir ce silence ? Et que se passera-t-il le jour où je déciderai de le briser ?


Elle n'avait pas de réponse. Seulement le temps qui passait, les saisons qui changeaient, et cette vie minuscule qui continuait de grandir dans l'ombre du secret.


Le chemin de Samuel était celui de la patience, de la reconstruction solitaire, de l'attente sans garantie. Le sien était celui de la protection, de la survie quotidienne, du silence stratégique. Deux chemins parallèles, séparés par une gifle et dix ans d'amour, qui peut-être, un jour, très loin, arriveraient à se rejoindre.


Mais ce jour n'était pas venu. Pas encore.


Et dans la nuit yaoundéenne, deux solitudes continuaient de veiller, séparées par quelques kilomètres d'asphalte et un abîme de douleur, chacune apprenant, à sa manière, à réapprendre à vivre.


Le Poids d'un Secret


Le secret pesait sur Clarisse comme une ancre. Chaque matin, en avalant les petites pilules blanches que le docteur Essono lui avait prescrites, elle sentait le mensonge se loger un peu plus profondément sous sa peau. Chaque soir, en bordant les garçons, elle caressait son ventre encore plat et se demandait à quel moment elle devrait cesser de faire comme si rien n'existait là, en elle.


L'acide folique était caché au fond de sa trousse de toilette, Lucie ne pouvait pas les voir Les rendez-vous chez le gynécologue, elle les calait sur ses heures de déjeuner, inventant des réunions, des déjeuners d'affaires, des urgences professionnelles. Mentir était devenu une seconde nature, un réflexe de survie.


Mais le corps, lui, ne mentait pas.


Les nausées étaient venues, d'abord discrètes, puis de plus en plus tenaces. Un matin, elle avait dû se précipiter aux toilettes de l'agence, le cœur au bord des lèvres, sous le regard intrigué d'une collègue. « Une tourista », avait-elle prétexté, la bouche amère. La collègue avait hoché la tête, compatissante. 


C'est ce même soir, alors qu'elle regardait Maël découper des formes dans du papier colorié, que la décision s'imposa à elle, évidente et terrible.


Elle voulait ce bébé.


Ce n'était pas une décision rationnelle. Ce n'était pas le fruit d'une longue réflexion, de listes de pour et de contre, de consultations d'avocat ou de conseils familiaux. C'était une certitude viscérale, née de la sensation de ses doigts sur son ventre, du souvenir émerveillé des deux premières grossesses, de cette conviction archaïque que la vie, même arrivée dans la tourmente, mérite d'être vécue.


Ce bébé n'était pas responsable de la gifle. Il n'était pas coupable de la colère de Samuel, des silences accumulés, de la promesse brisée. Il était juste là, petit point palpitant dans l'obscurité de son corps, s'accrochant à elle avec la ténacité aveugle des commencements. Et elle, sa mère, ne pouvait pas le punir pour les fautes de son père.


Elle posa la main sur son ventre, là où rien ne se voyait encore.


« Je te garde », murmura-t-elle, si bas que les mots se perdirent dans le bruit du papier qu'on découpe. « Je te garde, et on trouvera un chemin. »


La première personne à qui elle l'annonça fut Lucie.


Ce fut un soir ordinaire. Les garçons dormaient. Les deux sœurs étaient assises sur le balcon de l'appartement, buvant du thé à la menthe en regardant les lumières de la ville clignoter dans la nuit moite. Clarisse avait préparé sa phrase pendant des heures, des jours peut-être. Au moment de parler, les mots sortirent sans élégance, presque bruts.


« Je suis enceinte. »


Lucie reposa sa tasse avec une lenteur infinie. Son visage, d'abord figé, traversa une succession d'émotions que Clarisse apprit à déchiffrer comme un alphabet secret : la surprise, la confusion, la compréhension, et enfin quelque chose qui ressemblait à de la tristesse mêlée de tendresse.


« Depuis combien de temps tu le sais ? »


« Trois mois. Presque quatre. »


« Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »


Clarisse sentit les larmes monter, cette fois sans pouvoir les retenir. « Parce que je ne savais pas si j'allais le garder. Parce que j'avais peur de ce que tu dirais. Parce que… parce que c'est plus facile de faire semblant que tout va bien quand on garde ses secrets pour soi. »


Lucie ne dit rien. Elle se leva, vint s'asseoir à côté de sa sœur sur le petit canapé de rotin, et la prit dans ses bras. Une étreinte longue, silencieuse, qui disait tout ce que les mots ne pouvaient pas porter.


« Tu n'es pas seule, Clarisse. Tu ne l'as jamais été. »


Cette nuit-là, pour la première fois depuis des semaines, Clarisse dormit sans faire de cauchemars.




Annoncer la grossesse aux garçons fut une épreuve d'un tout autre ordre.


Elle les rassembla dans la chambre qu'ils partageaient chez Lucie, s'assit au bord du lit superposé, prit leurs petites mains dans les siennes. Noé la regardait avec cette gravité nouvelle qui lui brisait le cœur. Maël suçait son pouce, un pouce qu'elle croyait pourtant sevré depuis longtemps.


« Les garçons, j'ai quelque chose d'important à vous dire. »


Le silence qui suivit était chargé de toutes les annonces difficiles des derniers mois.


« Vous vous souvenez quand je vous ai dit que maman était souvent fatiguée en ce moment ? Et que parfois elle avait mal au cœur ? »


Noé hocha la tête. Maël retira son pouce de sa bouche, les yeux écarquillés.


« C'est parce que… il y a un bébé qui grandit dans le ventre de maman. Un tout petit bébé, pas plus gros qu'une mangue pour l'instant. Dans quelques mois, il sortira, et vous serez grands frères. Tous les deux. »


Maël mit plusieurs secondes à comprendre. Puis son visage s'illumina d'un sourire édenté. « Un bébé ? Comme dans le ventre de tata Élodie ? »


« Oui, mon cœur. Comme dans le ventre de tata Élodie. »


« Et il va jouer avec nous ? »


« Pas tout de suite. Mais oui, un jour, il jouera avec vous. »


Noé, lui, n'avait pas souri. Il regardait le ventre de sa mère avec une intensité troublante, son petit cerveau de sept ans connectant des points que sa mère aurait préféré laisser déconnectés.


« Papa, il est au courant ? »


La question tomba comme une pierre dans une eau calme. Clarisse sentit son cœur se serrer.


« Pas encore. Mais il le saura bientôt. »


« Il va être content ? »


« Je ne sais pas, mon amour. Je ne sais pas. »


Noé hocha la tête, comme si cette réponse ambiguë était exactement celle qu'il attendait. Il ne posa pas d'autre question. Il se contenta de poser sa petite main sur le ventre de sa mère, juste là où le bébé grandissait, et resta ainsi un long moment, silencieux.


Maël, lui, avait déjà entrepris de raconter au bébé, à travers la paroi abdominale, l'histoire complète de Roi Lion, avec force rugissements et onomatopées.




Mais il y avait Samuel.


Pendant des semaines, Clarisse avait repoussé l'échéance. Chaque fois qu'elle ouvrait son téléphone, chaque fois qu'elle voyait son nom s'afficher sur l'écran, elle se disait : demain. Demain je lui dirai. Et chaque lendemain, sa résolution fondait comme neige au soleil.


Comment annoncer une vie quand on vient de fuir celui qui l'a créée avec vous ? Comment dire « je porte notre enfant » à l'homme dont on refuse d'entendre la voix ? Comment faire coexister l'amour qui avait conçu ce bébé et la peur qui avait fait fuir sa mère ?


Elle écrivit des dizaines de messages, des centaines peut-être. Des longs, des courts, des rageurs, des tristes, des implorants. Elle les rédigeait dans son carnet, sur son téléphone, sur des serviettes en papier au déjeuner. Elle les pesait, les mesurait, les corrigeait. Et chaque fois, elle les effaçait, les froissait, les abandonnait.


Puis un soir, seule dans le petit bureau que Lucie lui avait aménagé, elle comprit qu'il n'y aurait jamais de mots parfaits. Que la perfection était une illusion, un refuge pour ceux qui refusent d'affronter l'impur, l'inachevé, le douloureux. Que la seule façon de le dire était simplement de le dire, sans fard, sans préparation, sans filet.


Elle ouvrit la conversation avec Samuel. Le dernier message de lui datait de la veille, un simple : « Les garçons m'ont dit qu'ils avaient fait des dessins aujourd'hui. Ils vont bien. J'espère que toi aussi. » Elle avait lu, elle n'avait pas répondu.


Ses doigts tremblaient sur le clavier.


Elle tapa : « Samuel. Je dois te dire quelque chose. »


Elle supprima.


« Samuel. Je suis enceinte. »


Elle supprima.


« Samuel. Il y a quelque chose que tu dois savoir. »


Elle supprima encore.


Son cœur battait si fort qu'elle l'entendait dans ses tempes, dans sa gorge, dans le bout de ses doigts posés sur l'écran. Elle avait affronté des réunions impossibles, des clients exigeants, la colère et la peur et le chagrin. Mais cette phrase, ces quelques mots, lui demandaient un courage qu'elle ne savait pas posséder.


Elle ferma les yeux. Elle inspira profondément. Et elle écrivit, d'un trait, sans réfléchir, sans peser :


« Samuel. Je suis enceinte. Je l'ai su juste avant notre dispute. Je ne savais pas comment te le dire. Je ne sais toujours pas. Mais tu mérites de le savoir. Le bébé va bien. Je vais bien. Clarisse. »


Elle appuya sur « envoyer » avant de pouvoir changer d'avis.


Puis elle posa le téléphone face contre la table et resta immobile, le souffle court, comme après une course épuisante.


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De l'autre côté de la ville, Samuel était assis dans le salon vide.


La maison de Bastos n'avait pas changé, et pourtant tout y était différent. Les mêmes meubles, les mêmes murs couleur crème, la même véranda ouvrant sur le jardin. Mais l'absence de Clarisse et des enfants avait tout métamorphosé en musée de lui-même, une collection d'objets dont il avait oublié la fonction.


Il venait de terminer sa troisième séance avec le docteur Mengue. Le psychologue, un homme calme aux tempes grisonnantes, avait cette faculté de poser des questions qui le désarmaient complètement. « Quand vous sentez la colère monter, où la sentez-vous dans votre corps ? » « À quoi ressemblait le silence de votre père avant qu'il n'explose ? » « Si vous pouviez dire une chose à l'enfant que vous étiez, que lui diriez-vous ? »


Il rentrait de ces séances vidé, lessivé, mais étrangement plus léger. Comme si chaque parole arrachée à ses entrailles était une pierre retirée du sac qu'il portait depuis l'enfance.


Son téléphone vibra.


Il le prit machinalement, sans véritable attention. Il s'attendait à un message de Paul, ou peut-être un rappel du travail. Il n'avait pas de nouvelles de Clarisse depuis des jours. Il continuait à écrire, obstinément, sans savoir si elle lisait ses mots, sans savoir s'ils comptaient pour elle. C'était devenu un rituel, une prière laïque adressée à une absente.


Le nom qui s'afficha sur l'écran le fit sursauter.


Clarisse.


Il déverrouilla le téléphone d'une main qui tremblait. Le message était court, mais il dut le lire trois fois avant que le sens n'atteigne vraiment son cerveau.


« Samuel. Je suis enceinte. »


« Je suis enceinte. »


« Enceinte. »


Le mot flottait devant ses yeux, refusant de s'ancrer dans une réalité compréhensible. Il relut la suite : « Je l'ai su juste avant notre dispute. »


Avant.


Elle le savait. Le soir de la gifle, elle le savait déjà. Elle portait leur enfant, et lui, au lieu d'apprendre cette nouvelle dans la joie, au lieu de poser sa main sur son ventre et de pleurer de bonheur, il avait levé la main sur elle. Il avait frappé la mère de son enfant à naître. Il avait frappé la vie même qu'il aurait dû protéger.


« Le bébé va bien. Je vais bien. »


Elle allait bien. Le bébé allait bien. Malgré lui. Malgré ce qu'il avait fait.


Un son étrange s'échappa de sa gorge, à mi-chemin du râle et du sanglot. Il lâcha le téléphone, qui tomba sur le tapis avec un bruit sourd. Ses mains se portèrent à son visage, comme pour contenir quelque chose qui menaçait de déborder, de le submerger, de le dissoudre.


Puis les larmes vinrent.


Pas les larmes retenues, dignes, silencieuses qu'il avait versées le jour du départ de Clarisse. Pas les larmes de honte et de remords qu'il avait pleurées dans le cabinet du docteur Mengue. C'étaient des larmes d'enfant, des larmes de source profonde, des larmes qui venaient des entrailles et secouaient tout le corps.


Il pleura sur le canapé du salon, recroquevillé comme un fœtus, le visage enfoui dans un coussin qui sentait encore le shampoing de Clarisse. Il pleura pour ce bébé qu'il avait failli ne jamais connaître, pour cette nouvelle vie qu'il avait mise en danger sans le savoir, pour cet avenir qu'il avait compromis par son geste irréparable. Il pleura pour tout le temps perdu, pour les mois de grossesse qu'il ne vivrait pas à ses côtés, pour les premières échographies qu'il ne verrait pas, pour les premiers coups de pied qu'il ne sentirait pas sous sa paume. Il pleura pour lui-même, pour l'homme qu'il aurait dû être et qu'il n'avait pas su devenir à temps.


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