Chapitre 16 Les Jours de Grâce
Ecrit par belleetrebelle
Quand Clarisse ouvrit les yeux, le matin était déjà haut.
La lumière filtrait à travers les rideaux, dessinant des motifs dorés sur le mur. Son corps tout entier était parcouru d'une langueur inhabituelle, cette lourdeur délicieuse qui suit les nuits d'amour. Ses muscles étaient détendus, sa peau encore chaude du souvenir des caresses.
Elle tendit la main vers l'autre côté du lit.
Vide.
La place de Samuel était froide. Il était parti depuis longtemps.
Une vague de honte l'envahit, si brutale qu'elle en eut le souffle coupé. Qu'avait-elle fait ? Elle avait couché avec lui. Elle l'avait supplié de rester, s'était abandonnée sans retenue, avait crié son nom dans la nuit. Après tous ces mois de silence et de distance, après tout ce qu'il avait fait, après le serment qu'elle s'était fait de ne jamais lui pardonner.
Elle se tourna sur le côté, ramenant ses genoux contre son ventre, et c'est alors qu'elle vit le message sur son téléphone.
« Mon bébé. Je suis désolé, je ne peux pas passer la nuit ici sans ta permission. J'espère que tu te sentiras mieux à ton réveil. Je t'ai couverte et j'ai baissé la climatisation. Le goûter des s garçons est prêt, leurs sacs sont dans l'entrée. Je reviens à 16h pour les devoirs. Repose-toi. Samuel. »
Elle relut le message plusieurs fois. Chaque phrase était une attention, une preuve qu'il n'avait pas profité de sa vulnérabilité. Il était venu, il avait pris soin d'elle, il l'avait aimée toute la nuit — et il était reparti sans rien exiger, sans s'imposer, sans même oser dormir à ses côtés sans sa permission.
Ses yeux s'embuèrent. Mais cette fois, ce n'était pas de chagrin.
De l'autre côté de la ville, Samuel dormait du sommeil profond des hommes qui ont trouvé un cap.
Il était rentré chez lui vers trois heures du matin, la tête encore pleine des images de la nuit. Il avait pris une longue douche, laissant l'eau chaude dénouer ses muscles, chasser les dernières tensions. Puis il s'était allongé sur son lit, dans cette maison trop grande et trop vide, et il avait fermé les yeux.
Sa dernière pensée, avant que le sommeil ne l'emporte, fut une résolution simple, presque enfantine :
Guérir. Reconquérir sa femme. Réunir sa famille. Rien d'autre n'avait d'importance.
Ce fut le début d'une nouvelle routine.
Chaque soir, Samuel observait Clarisse. Il avait appris à lire les signes de son désir : cette façon qu'elle avait de passer sa langue sur ses lèvres, la lenteur délibérée de ses mouvements, l'éclat humide de ses yeux. Parfois, c'était évident — elle s'attardait près de lui, trouvait des prétextes pour effleurer sa main, posait sa tête sur son épaule en regardant les garçons jouer.
D'autres soirs, c'était plus subtil. Une certaine tension dans sa mâchoire, une agitation silencieuse. Elle restait dans sa chambre, en disant qu'elle était fatiguée. Mais il savait.
Il frappait alors à sa porte, doucement. Elle disait « entre » d'une voix qu'elle essayait de rendre neutre. Il entrait, s'asseyait au bord du lit, prenait sa main. Il ne parlait pas tout de suite. Il attendait.
Parfois, elle venait vers lui la première, impatiente, presque vorace. Elle l'attrapait par le col, l'attirait contre elle, l'embrassait avec une faim de noyée. D'autres fois, c'était lui qui prenait l'initiative, lentement, patiemment, laissant ses mains et ses lèvres redessiner les contours de son corps jusqu'à ce qu'elle s'abandonne.
Ils ne parlaient pas de ce qui se passait entre eux. Ils n'essayaient pas de le définir, de le nommer, de lui donner un sens. C'était trop fragile, trop récent. Ils se contentaient de le vivre, soir après soir, avec une gratitude silencieuse.
Et chaque fois, Samuel repartait avant l'aube.
Il ne voulait pas forcer sa présence. Il ne voulait pas que les garçons se réveillent en le trouvant là, sans explication, sans que leur mère ait décidé de ce qu'elle voulait vraiment. Alors il se levait dans le noir, prenait une douche rapide dans la salle de bains, préparait les petits-déjeuners, sortait les cartables. Il écrivait un mot à Clarisse, toujours tendre, toujours respectueux. Puis il s'en allait.
Mais ses journées, elles, ne commençaient plus à Bastos.
Dès sept heures, il était de retour à Mvog-Mbi. Il réveillait les garçons, les aidait à s'habiller, leur faisait réciter leurs leçons en buvant leur chocolat chaud. Noé avait pris l'habitude de lui lire ses dictées ; Maël réclamait des câlins au milieu des céréales.
« Papa, pourquoi tu dors plus ici ? » demanda Maël un matin, la bouche pleine de pain beurré.
Samuel jeta un coup d'œil vers la chambre de Clarisse, dont la porte était encore close.
« Parce que maman et moi, on a besoin de temps pour réfléchir, mon champion. Mais je suis là chaque matin, hein ? Et chaque soir. »
« C'est pas pareil », bougonna Maël.
Noé, lui, ne disait rien. Mais ses yeux suivaient son père avec une intensité grave, trop adulte pour son âge.
À huit heures moins le quart, Samuel déposait les garçons à l'école. Il embrassait Maël sur le front, serrait un peu plus longuement Noé dans ses bras, les regardait disparaître dans la cour. Puis il retournait à Mvog-Mbi.
Clarisse était généralement réveillée, à ce moment-là. Elle s'installait dans le salon avec son ordinateur, essayant de travailler malgré la fatigue de la grossesse. Samuel préparait du thé, rangeait la cuisine, faisait les lits. Parfois, ils parlaient. Parfois, ils restaient silencieux, chacun absorbé dans ses occupations, une présence apaisée entre eux.
C'est au cours de ces longues matinées qu'ils commencèrent à préparer l'arrivée du bébé.
« J'ai pensé à un espace dans ma chambre, pour le bébé », dit Clarisse un jour, montrant un plan approximatif sur une feuille de papier. « Comme pour les garçons. Un petit lit à côté du mien. »
Samuel regarda le dessin, le cœur serré. À côté du mien. Pas « du nôtre ».
« Je peux construire une petite cloison, proposa-t-il. Pour créer un coin nuit sans que ce soit trop encombré. »
« Tu sais faire ça ? »
« J'ai regardé des tutoriels. Et j'ai acheté quelques outils, la semaine dernière. »
Elle le dévisagea avec une expression indéchiffrable.
Il construisit la cloison le week-end suivant. Clarisse le regarda mesurer, couper, visser, avec une attention flottante. Ses gestes étaient précis, appliqués. Il prenait son temps, refaisait un trait qui n'était pas droit, vérifiait deux fois l'aplomb. Quand il eut terminé, le petit espace était parfait : assez grand pour un lit bébé, une petite commode, un fauteuil d'allaitement.
« Il faudra peindre, dit-il, essuyant la sueur de son front. Tu veux quelle couleur ? »
« Jaune. Doux. Comme le soleil du matin. »
Il acheta la peinture le lendemain.
Les discussions sur le nom furent plus longues, plus intimes.
Clarisse avait des suggestions — des prénoms de sa grand-mère, de sa tante préférée, de l'héroïne d'un roman qu'elle aimait. Samuel écoutait, proposait timidement le prénom de son grand-père maternel, le seul homme de sa famille qu'il ait vraiment respecté.
Ils firent des listes, les évaluèrent, en rayèrent certains, en ajoutèrent d'autres. C'était étrangement paisible, ce processus. Comme s'ils reconstruisaient, mot après mot, syllabe après syllabe, quelque chose qui avait été brisé.
« Tu sais, dit Clarisse un soir, ses doigts traçant distraitement des cercles sur son ventre. Je n'ai jamais détesté être enceinte. Même la première fois, alors qu'on était si jeunes et si perdus. J'aimais sentir la vie bouger en moi. »
Samuel ne répondit pas. Il regardait sa main sur son ventre, et il pensait à toutes ces grossesses qu'il n'avait pas suffisamment accompagnées, trop absorbé par son travail, trop enfermé dans ses silences.
« Cette fois, c'est différent, continua-t-elle. Je suis seule. Mais je ne me sens pas seule. Pas depuis que tu viens, chaque jour. »
Il leva les yeux vers elle. Elle le regardait, sans sourire, mais sans cette distance glaciale des premiers mois.
« Je ne sais pas ce que ça signifie, Samuel. Je ne sais pas si je peux te pardonner. Je ne sais pas si je veux qu'on redevienne ce qu'on était. »
Elle marqua une pause.
« Mais je sais que ta présence me fait du bien. Que les garçons ont besoin de toi. Que ce bébé… » Elle posa les deux mains sur son ventre. « Ce bébé mérite de connaître son père. »
Sa voix se brisa imperceptiblement.
« Alors je ne te demande pas de partir. Pas encore. Pas maintenant. »
Samuel sentit ses yeux le piquer. Il détourna le regard, fixa le mur jaune pâle de la chambre du bébé.
« Je ne partirai pas, dit-il. Aussi longtemps que tu voudras de moi, je resterai. »
Les semaines passèrent.
Samuel était devenu un habitué de la maison de Mvog-Mbi. Il avait ses tiroirs dans la commode du couloir, sa brosse à dents dans la salle de bains, son mug préféré accroché dans la cuisine. Les voisins l'avaient adopté, le saluant quand il sortait les poubelles ou arrosait le jardin.
Mais chaque soir, après le coucher des garçons, après avoir fait l'amour à Clarisse ou simplement tenu sa main dans le noir, il repartait.
C'était elle qui avait fixé cette règle, sans jamais la formuler. Il la respectait, obstinément, fidèlement. Il ne voulait pas qu'elle se réveille un matin en regrettant sa présence, en se sentant envahie, en réalisant qu'il avait pris trop de place.
Alors il rentrait à Bastos, dans cette maison trop grande et trop vide, et il dormait seul.
Mais le matin, il revenait.
Un soir, alors qu'ils regardaient un film avachis dans le canapé — une comédie romantique idiote que Clarisse aimait et que Samuel feignait de détester —, elle posa sa tête sur son épaule.
« Je suis contente que tu sois là », murmura-t-elle.
Il ne répondit pas. Il passa simplement son bras autour d'elle et l'attira plus près.
Dehors, la nuit yaoundéenne était douce et parfumée. Les criquets chantaient leur sérénade éternelle. Dans le ventre de Clarisse, le bébé donnait de petits coups de pied, impatient de découvrir ce monde où l'attendait un père qui avait traversé l'enfer pour apprendre à l'aimer.
Samuel ferma les yeux.
Il n'avait pas encore reconquis sa femme. Il n'avait pas encore réuni sa famille sous un même toit. Il n'était pas encore guéri — peut-être ne le serait-il jamais complètement.
Mais ce soir, Clarisse avait posé sa tête sur son épaule.
Et cela suffisait. Pour l'instant, cela suffisait.