Chapitre 6 suite
Ecrit par belleetrebelle
L’Étreinte de l’Adieu
La dernière valise était à la porte. L’air était saturé de tout ce qui restait à dire et qu’on ne dirait pas. Clarisse ajusta son écharpe, un geste mécanique pour occuper ses mains qui tremblaient malgré tout.
Samuel se tenait dans l’encadrement de la porte du salon, comme s’il craignait de franchir la frontière entre le monde d’hier et celui d’aujourd’hui. Son regard errait de sa femme aux valises, de ses mains vides au vide qui commençait à emplir la maison.
« Clarisse… » Sa voix était à peine un souffle.
Elle se retourna, le visage empreint d’une lassitude infinie. Elle ne parlait plus, elle attendait la fin.
« Avant… avant que tu partes. » Il avança d’un pas, puis deux, les mains tendues dans un geste de supplication archaïque. « S’il te plaît. Laisse-moi… laisse-moi te serrer dans mes bras. Une dernière fois. Comme avant. »
Elle le fixa, les bras croisés sur sa poitrine, une forteresse vivante. L’idée de ce contact la faisait frémir intérieurement. Mais dans ses yeux à lui, elle ne voyait plus l’agresseur de la veille. Elle voyait l’homme qu’elle avait épousé, totalement anéanti, perdu, demandant une dernière aumône avant l’exil. Ce n’était pas une manipulation. C’était un naufragé qui tend la main.
Un long silence passa.
Finalement, très lentement, Clarisse baissa les bras. Elle ne fit pas un pas vers lui. Elle consentit, simplement.
Ce fut lui qui vint. Il s’approcha avec une lenteur infinie, comme on approche d’un animal blessé qui pourrait s’enfuir. Puis il l’enlaça.
L’étreinte ne fut pas douce. Elle fut brutale, désespérée, presque violente dans son intensité. Il la serra contre lui avec toute la force de ses bras, comme s’il pouvait, par la seule pression, la faire rentrer en lui, l’empêcher de partir, annuler les vingt-quatre dernières heures. Son visage se blottit contre son cou, dans la courbe qu’il connaissait si bien, qui sentait toujours son shampoing à la camomille.
Et là, contre sa peau, il se brisa.
Les sanglots qu’il avait contenus depuis l’aube jaillirent, silencieux d’abord, puis de plus en plus forts, secouant tout son corps. Des larmes chaudes et salées coulèrent sur le cou de Clarisse. Il ne disait rien. Aucun mot de pardon, aucune excuse. Juste le son rauque, animal, d’une douleur qui se déchire. Il pleurait pour la gifle, pour la promesse trahie, pour les regards de ses enfants, pour la maison qui allait se vider, pour l’avenir qui s’effondrait. Il pleurait l’homme qu’il avait été et celui qu’il était devenu.
Clarisse, dans ses bras, resta immobile. Elle ne le serra pas en retour. Ses bras pendirent le long de son corps. Mais elle ne se débattit pas. Elle le laissa pleurer. Elle sentait les secousses de son torse contre le sien, la chaleur humide de ses larmes. Elle ferma les yeux, submergée par une vague de chagrin si profonde qu’elle menaçait de dissoudre sa propre détermination.
« Je n’ai pas le choix, Samuel », murmura-t-elle dans ses cheveux, la voix étranglée. « Tu dois comprendre. Je n’ai pas le choix. »
Les mots n’étaient pas durs. Ils étaient un constat douloureux, une réponse à son désespoir muet. Elle ne disait pas « je te quitte », elle disait « je me sauve ». La nuance était capitale.
Ses genoux à lui cédèrent alors. Il ne tomba pas, il glissa le long d’elle, comme si ses forces l’abandonnaient soudain. Il finit assis par terre, sur le carrelage du hall, les bras encore enlacés autour de ses jambes, le visage enfoui contre elle. Son corps était parcouru de grands frissons.
Clarisse, toujours debout, le regarda un instant, cet homme fort réduit à l’état d’enfant éploré à ses pieds. Puis, avec une lenteur qui semblait échapper à son contrôle, elle s’assit à côté de lui, dos contre la porte. Elle ne s’enfuyait plus.
Il se laissa glisser encore, posant finalement sa tête sur ses cuisses, en boule, cherchant un refuge dans le contact de son corps, le seul qu’il connaissait, le seul qui, autrefois, apaisait toutes ses peines. Il reniflait, les sanglots s’espacant mais les larmes continuant de couler silencieusement.
Un long moment, Clarisse regarda devant elle, les yeux perdus. Puis, sa main se leva. Elle hésita, suspendue dans l’air au-dessus de ses cheveux ébouriffés. Un dernier combat intérieur. Puis elle abaissa la paume et posa sa main sur sa tête. Doucement. Une simple pose, d’abord. Puis ses doigts s’animèrent, d’un mouvement presque inconscient, et commencèrent à caresser ses cheveux, à suivre la courbe de son crâne. Le geste était celui qu’elle avait pour apaiser Noé ou Maël après un cauchemar. Un geste maternel, universel, qui transcendait la colère et la trahison pour toucher à la simple pitié humaine face à une souffrance absolue.
Sous sa caresse, un nouveau frisson le parcourut, et un sanglot plus profond lui échappa, mêlé d’un immense soulagement et d’une honte renouvelée. Il se laissa faire, se laissant bercer par ce contact qu’il n’osait plus espérer, sachant qu’il était le dernier.
Ils restèrent ainsi, dans le hall froid, l’un effondré sur les genoux de l’autre, l’autre offrant une consolation qu’elle ne ressentait plus vraiment, mais qui était un devoir d’humanité. C’était l’adieu de leurs corps, le point final de dix ans d’intimité. Il n’y avait plus d’amour dans ce geste, plus de désir. Juste la reconnaissance tragique d’une histoire qui finissait, et la compassion pour la douleur que cette fin engendrait.
Au bout de quelques minutes interminables et pourtant trop courtes, les sanglots de Samuel s’éteignirent, ne laissant place qu’à une respiration sifflante et épuisée. Il ne bougeait plus. Il semblait vidé.
Doucement, Clarisse retira sa main. Le mouvement le fit tressaillir.
« Il faut que j’y aille, Samuel », dit-elle, la voix redevenue ferme, reprenant possession d’elle-même.
Il ne protesta pas. Il se releva lentement, avec difficulté, évitant son regard. Son visage était bouffi, marbré de rouge, indigne et vulnérable. Il ne chercha plus à la retenir. L’épreuve de l’étreinte lui avait donné ce qu’il était venu chercher : la certitude de la perte, et un ultime réconfort pour l’affronter.
Il l’aida à porter la dernière valise jusqu’à la voiture, les doigts frôlant les siens sur la poignée. Puis il recula sur le perron.
Clarisse monta dans la voiture sans se retourner. Elle fixa la route devant elle. Démarra.
Dans le rétroviseur, Clarisse vit, une dernière fois, la silhouette de Samuel qui diminuait, debout sur le seuil de la maison vide, une main levée en un adieu qui n’en était pas un, avant qu’il ne rentre à l’intérieur et ne referme la porte sur le silence.
Dans la voiture, elle ne pleura pas. Elle venait de donner toutes les larmes qu’elle pouvait se permettre. Maintenant, il fallait survivre. Pour trois, bientôt quatre.