Le chapitre 18 Le Silence des Klaxons
Ecrit par belleetrebelle
Dehors, la nuit était douce et parfumée, comme toujours.
Lui, il était ailleurs.
Dans une chambre d'hôpital, neuf mois plus tôt, à attendre qu'on lui annonce la naissance de sa fille.
Dans une cuisine silencieuse, un an plus tôt, à regarder sa main encore tendue après la gifle.
Dans un cabinet de thérapie, à apprendre le nom de ses propres blessures.
Dans le salon de Mvog-Mbi, une heure plus tôt, à voir la peur renaître dans les yeux de sa femme.
Tous ces moments coexistaient en lui, superposés, inséparables.
Il était à la fois le bourreau et la victime, le père aimant et l'homme violent, l'époux repentant et celui qu'on ne peut plus aimer sans trembler.
Comment devenir un seul homme, unifié, cohérent, quand on portait en soi tant de contradictions ?
Il n'avait pas de réponse.
Cette nuit-là, pour la première fois depuis un an, Samuel ne formula aucune prière, aucun vœu, aucun espoir.
Il se contenta de respirer.
Inspirer. Expirer.
Continuer d'exister, même sans raison.
Et attendre.
Attendre que la douleur s'apaise, que la nuit se dissipe, que l'aube vienne — même sans lui promettre quoi que ce soit.
Attendre, parce que c'était tout ce qu'il savait faire.
Parce que c'était tout ce qui lui restait.
L'enveloppe blanche resta sur le bureau de Samuel pendant trois semaines avant qu'il ne trouve le courage de l'ouvrir.
Ce jour-là, un mardi gris et pluvieux, il s'assit devant le bureau, regarda longtemps l'enveloppe. Son nom et son adresse tapés à la machine, sobres, impersonnels. Rien ne trahissait le contenu, mais il savait. Depuis le soir où Clarisse la lui avait tendue, il savait que ce moment viendrait inévitablement.
Il décacheta l'enveloppe.
Les documents glissèrent sur le bois ciré. Vingt-trois pages. Vingt-trois pages pour mettre fin à dix ans de mariage, trois enfants, une maison, des souvenirs. Vingt-trois pages de clauses, de paragraphes, de termes juridiques qui transformaient l'amour en contrat, la vie commune en liquidation.
Il lut chaque page. Lentement, méthodiquement. Les modalités de garde alternée — il aurait Noé et Maël tous les week-end et la moitié des vacances. La pension alimentaire — il continuerait de verser ce qu'il versait déjà, plus une contribution pour Reine. Le partage des biens, Clarisse ne voulait rien.
Clarisse avait été plus que correcte. Elle ne lui demandait rien de déraisonnable. Elle voulait juste, simplement, proprement, mettre fin à ce qui les liait.
Divorce à l'amiable, disait la première page.
Il n'y avait rien d'amiable dans cette enveloppe. Il y avait la fin de tout.
Il appela son avocat le lendemain matin.
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Maître Bikolo était un homme discret, efficace, sans jugement. Il écouta Samuel exposer sa situation, parcourut les documents, hocha la tête.
« Votre épouse a été très professionnelle. Les termes sont équitables. Je peux essayer de négocier certains points, si vous le souhaitez. »
« Non. Je signe. »
« Vous êtes sûr ? Une fois signé, c'est irréversible. »
Samuel regarda par la fenêtre du cabinet, les toits des maisons qui s'étendaient à perte de vue, le ciel chargé de nuages annonciateurs de pluie.
« Je suis sûr. »
Il signa ce jour-là, d'une main qu'il s'efforça de ne pas laisser trembler. Le stylo glissa sur le papier, traçant son nom, Samuel Nguimbo, au bas de vingt-trois pages. Chaque signature était un petit renoncement, une coupure nette avec la vie d'avant.
Quand il eut fini, il rendit les documents à l'avocat.
« Maître Bikolo. Dorénavant, pour toutes les communications concernant le divorce… je vous remercie de les gérer directement. Je préfère ne plus avoir de contact direct avec ma… avec Clarisse. »
L'avocat le regarda longuement, puis hocha la tête.
« Je comprends. Je m'en occupe. »
Samuel se leva, serra la main de l'avocat, et sortit. Dans la rue, la pluie s'était mise à tomber, drue, violente, lavant la poussière des trottoirs. Il resta un moment sous l'auvent du cabinet, à regarder l'eau ruisseler sur le bitume.
Il pleurait, lui aussi. Mais personne ne le voyait.
Le premier week-end où il vint chercher les garçons, il gara sa voiture devant la maison de Mvog-Mbi, baissa sa vitre, et klaxonna.
Deux petits coups brefs, convenus à l'avance avec Clarisse lors d'un échange glacial par avocats interposés. Pas de sonnette. Pas de pas sur le perron. Pas de risque de croiser son regard, de sentir son parfum, de voir son visage.
Noé et Maël sortirent de la maison, leurs petits sacs de voyage à la main. Maël courut vers la voiture, excité comme à chaque fois. Noé marcha plus lentement, son cartable sur le dos, le visage fermé.
« Pourquoi tu viens plus à la maison, papa ? » demanda Maël en s'installant sur son siège auto.
Samuel attrapa sa ceinture, l'attacha avec des gestes précis.
« Parce que maman et moi, on a décidé de vivre chacun chez soi maintenant, mon champion. C'est mieux comme ça. »
« C'est mieux pour qui ? »
La question de Maël, innocente, resta suspendue dans l'habitacle. Samuel ne répondit pas. Il démarra, jeta un dernier regard dans le rétroviseur.
Sur le seuil de la maison, une silhouette se tenait, immobile. Il ne voyait pas son visage, seulement la courbe de ses épaules, le bébé dans ses bras.
Il appuya sur l'accélérateur.
Les mois passèrent.
Samuel n'avait pas encore digéré le divorce. Peut-être ne le digérerait-il jamais. Les papiers étaient signés, enregistrés, actés. Juridiquement, il n'était plus le mari de Clarisse. Mais dans sa tête, dans son cœur, dans cette partie irrationnelle de lui qui refusait d'accepter l'inacceptable, elle était toujours sa femme.
Il se levait chaque matin dans la maison vide de Bastos. Il allait courir, prenait une douche, s'asseyait devant son ordinateur. Ses recherches d'emploi avaient fini par aboutir — un poste de consultant dans un petit cabinet, moins prestigieux, moins bien payé, mais humain. Des collègues qui le respectaient, un patron qui l'écoutait. Il avait même fini par avouer à son nouveau responsable, lors de l'entretien d'embauche, les raisons de sa démission. « J'ai quitté mon ancien poste parce que je ne supportais plus un système de harcèlement institutionnalisé. » Le responsable avait hoché la tête. « Ici, vous n'aurez pas ce problème. »
Il avait trouvé un équilibre, professionnellement. Une raison de se lever le matin, autre que ses enfants.
Les week-ends, il venait chercher les garçons. Toujours le même rituel : la voiture garée devant la maison, deux petits coups de klaxon, les sacs qui sortent, les enfants qui montent. Il ne regardait pas vers la porte. Il ne voulait pas savoir si elle était là, à les regarder partir.
Reine, elle, ne venait pas encore.
Elle était trop petite, allaitait encore. Clarisse ne voulait pas la séparer d'elle, même pour un week-end. Samuel comprenait. Il l'acceptait, même si chaque fois qu'il voyait sa fille — sur les photos que Noé lui montrait fièrement, lors des rares événements où leurs chemins se croisaient — son cœur se serrait.
Il la voyait grandir par procuration. Il connaissait ses progrès par les récits des garçons. « Reine elle a fait ses premiers pas ! » « Reine elle a dit 'papa' hier, mais maman elle a pleuré. » « Reine elle mange toute seule maintenant, elle met de la bouffe partout ! »
Il souriait, écoutait, enregistrait chaque détail dans un coin de sa mémoire. Il constituait un album invisible de l'enfance de sa fille, page après page, mot après mot.
Les événements en commun étaient une épreuve.
Anniversaires, fêtes de fin d'année, célébrations familiales. Les parents de Clarisse organisaient, ou ceux de Samuel, ou leurs frères et sœurs. Ils étaient invités tous les deux, séparément, mais finissaient inévitablement par se retrouver dans la même pièce.
Clarisse arrivait avec Reine dans les bras, Noé et Maël accrochés à ses basques. Samuel arrivait seul, plus tard, repartait plus tôt. Ils se croisaient dans le jardin, dans la cuisine, devant le buffet. Échangeaient des « bonjour » polis, des nouvelles des enfants, des sourires qui n'atteignaient pas leurs yeux.
Parfois, Samuel prenait Reine dans ses bras. Elle le regardait avec ses grands yeux ronds, ses doigts potelés attrapant son nez, ses cheveux. Elle ne pleurait pas. Elle semblait savoir, avec cette sagesse mystérieuse des bébés, que cet homme était son père.
« Elle te ressemble », disait quelqu'un — une tante, une cousine, un invité bien intentionné.
Clarisse détournait le regard. Samuel hochait la tête, rendait l'enfant à sa mère, s'éloignait.
Noël, cette année-là, fut organisé chez la sœur aînée de Clarisse. Une grande maison à Djoungolo, un immense sapin artificiel décoré de guirlandes dorées, des enfants partout. Samuel y alla, parce que les garçons le suppliaient. « Papa, tu viens, hein ? Tatie Diane fait son fameux poulet DG. »
Il vint. Il offrit des cadeaux. Il aida à servir le repas. Il joua au foot avec Noé dans le jardin.
Et il évita Clarisse.
Ils ne se parlèrent pas de toute la soirée. Ils ne s'approchèrent pas à moins de trois mètres l'un de l'autre. Ils étaient comme deux planètes en orbite autour du même soleil, gravitant dans la même pièce sans jamais entrer en collision.
À minuit, quand les enfants furent couchés et les adultes avachis dans les canapés, Samuel se leva pour partir. Il chercha ses clés, son manteau. Sur le seuil, il croisa Lucie.
« Tu es sûr que tu ne veux pas rester dormir ? Il y a de la place. »
« Non, merci. Je préfère rentrer. »
Lucie le regarda longuement. Elle savait tout. Elle était le seul membre de la famille, avec Paul, à connaître la vérité sur leur séparation, sur la gifle, sur tout le reste.
« Tu sais, Samuel… elle ne te déteste pas. »
Il eut un sourire triste.
« Je sais. C'est pire que ça. »
Il ouvrit la porte et sortit dans la nuit fraîche. Dehors, la lune était pleine, ronde et blanche comme le ventre d'une femme enceinte.
Il conduisit lentement, les fenêtres ouvertes, l'air nocturne caressant son visage. Il pensa à Reine, endormie quelque part dans cette maison derrière lui. Il pensa à Noé et Maël, blottis dans leurs lits d'emprunt. Il pensa à Clarisse, qu'il n'avait pas regardée de toute la soirée.
Il pensa à tout ce qu'il avait perdu, et à tout ce qu'il avait encore.
C'était peu. C'était tout. Il continua de rouler.
Le week-end suivant, il gara sa voiture devant la maison de Mvog-Mbi, baissa sa vitre, et klaxonna deux petits coups brefs.
Noé et Maël sortirent, leurs sacs à la main. Maël courait déjà vers la voiture, impatient de raconter sa semaine.
« Papa, devine quoi ! Reine elle a dit 'papa' pour de vrai aujourd'hui ! Maman elle a pleuré, mais elle a dit que c'était des larmes de joie. »
Samuel regarda dans le rétroviseur. Sur le seuil de la maison, une silhouette se tenait, Reine dans les bras. Il ne voyait pas son visage, mais il voyait le petit bras de sa fille qui s'agitait, lui faisant au revoir.
Il leva la main, un bref signe.
Puis il démarra.
La vie continuait.
Il continuerait.
Même avec ce vide immense dans la poitrine, même avec ces week-ends rythmés par le klaxon et les départs silencieux, même avec cette certitude que rien ne serait plus jamais comme avant.
Il continuerait.
Parce que c'était tout ce qu'il savait faire, désormais.
Continuer. Avancer. Espérer, malgré tout, contre tout, jusqu'à la fin.
N'oublions pas d'aimer les ami