Chapitre 10 La nuit est enfin arrivée

Write by belleetrebelle

La porte s’était refermée sur Paul, emportant avec lui le bruit rassurant de sa voiture dans la rue tranquille du quartier Bastos. Le silence qui revint dans la maison de Samuel était différent de celui d’avant. Il n’était plus peuplé uniquement du fantôme de Clarisse et des enfants. Il était désormais habité par les ombres que son frère avait évoquées : celles de la longue purgatoire, de la guerre froide, de la reconstruction douloureuse. Le récit de Paul était un cadeau empoisonné, une carte au trésor indiquant un chemin de croix. Samuel erra dans le salon, les bras ballants. La nuit yaoundéenne était douce, parfumée des effluves de frangipanier et de terre humide venant du jardin. Par la baie vitrée, il voyait les lumières de la ville s’étager sur les collines, scintillantes et indifférentes. Ici, dans ce quartier résidentiel paisible, sa vie venait de basculer dans un drame qui semblait appartenir à un autre monde. Il repensa aux mots de Paul, à la confession de la gifle échangée comme un terrible rite de passage entre frères. « Tu es le fils de ton père. » La phrase résonnait dans sa tête, mêlée à l’accent chantant de son frère, aux tournures typiquement camerounaises qui avaient ponctué son récit – « J’ai transpiré comme un malade », « C’était une année d’enfer ». Même dans la tragédie, leur réalité restait ancrée ici, sous ce ciel équatorial. Samuel prit son téléphone, le fit tourner dans sa main. Il avait la liste des thérapeutes. Mais appeler maintenant, en pleine nuit ? L’idée lui parut absurde. Ici, à Yaoundé, parler de ses problèmes à un inconnu, payer pour ça… Ce n’était pas dans les mœurs. On réglait ses affaires en famille, entre hommes, parfois avec un pasteur ou un ancien du village. La thérapie, c’était une idée d’Occident, une idée de Paul qui avait épousé une femme plus occidentalisée. Une bouée pourtant, avait dit son frère. La seule. Il se dirigea vers la chambre des garçons. Les lits étaient vides. Le doudou-panthère de Maël traînait par terre. Il le ramassa, le serra contre lui. L’odeur de son fils, un mélange de savonnette et de cette sueur douce particulière aux enfants, lui traversa le cœur comme une lame. Il s’assit sur le petit lit, le doudou dans les mains. « Fais-le pour eux. Pour ne pas leur transmettre cette malédiction. » Les mots de Paul étaient clairs. Ce n’était plus seulement une histoire de couple. C’était une histoire de lignée. De poison hérité qu’il fallait arrêter de verser dans le verre de la génération suivante. Son père, à lui, n’avait pas levé la main sur sa mère. Il l’avait brisée à petit feu, par les mots, par le mépris, par une colère froide et omniprésente. Samuel avait fui cette atmosphère. Et pourtant, il venait de reproduire, en un geste physique brutal, la même dynamique de domination, la même faillite du dialogue. Le poids de la tradition, du « qu’en-dira-t-on », s’ajouta soudain à son fardeau. Demain, il devrait affronter le regard des autres. Les voisins qui avaient peut-être entendu. Sa propre famille, à part Paul. Les parents de Clarisse, qui habitaient Douala. Il faudrait leur faire face, à eux aussi. Expliquer l’inexplicable. Subir le jugement, la honte, peut-être les mêmes menaces que Paul avait subies. Ici, les familles étaient des forteresses. En frappant Clarisse, il avait déclaré la guerre à la sienne. Un découragement immense l’envahit. Il avait l’impression d’être au pied d’une montagne infranchissable, glissante, sous une pluie battante. D’un côté, le gouffre de la perte totale. De l’autre, le chemin épouvantable décrit par Paul, semé d’embûches et de souffrances, sans aucune garantie d’arriver un jour à un semblant de paix. Il retourna dans la chambre conjugale. Le lit lui fit horreur. Il prit un coussin et une couverture et s’installa dans le fauteuil du bureau, celui d’où il avait observé l’aube se lever ce matin même. De là, il voyait le jardin, les hibiscus noyés dans l’obscurité. Son téléphone vibra. Un message. Son cœur fit un bond. Clarisse ? C’était Paul. « T’es debout ? N’oublie pas. Un jour à la fois. Et respire. La ville dort, mais toi, tu veilles. C’est déjà un début. Bonne nuit, petit frère. » Un simple message. Une main tendue dans la nuit. Samuel ferma les yeux, une vague de gratitude submergeant un instant la désolation. Il n’était pas complètement seul. Il avait son frère. Il avait cette vérité crue, aussi douloureuse soit-elle. Demain. Demain, il appellerait. Pas un thérapeute peut-être, pas tout de suite. Mais il appellerait Clarisse. Pour avoir des nouvelles des garçons. Pour lui dire qu’il allait chercher de l’aide. Pas pour la supplier. Pour l’informer. Pour poser le premier acte concret de sa longue rédemption. La nuit à Yaoundé était pleine de bruits familiers : les cris lointains des margouillats, le grondement occasionnel d’un taxi brousse sur l’avenue, le vent dans les feuilles des manguiers. Des bruits de vie normale. Samuel les écoutait, assis dans son fauteuil, sentant le poids de la solitude et de la faute, mais aussi, timidement, la résolution naître dans la douleur. Il n’était plus l’homme d’hier. Cet homme-là avait disparu avec le son de la gifle. Celui qui veillait maintenant dans la nuit tropicale était un inconnu, brisé, perdu, mais encore debout. Et pour l’instant, c’était déjà ça. Rester debout. Attendre l’aube. Et, quand elle viendrait, faire le premier pas sur ce long chemin dont Paul lui avait décrit chaque pierre, chaque ornière, chaque possible moment de lumière, comme cette nuit de dégel ou ce verre de jus d’orange posé en silence. Il prit une profonde inspiration, emplissant ses poumons de l’air chaud et parfumé de la nuit camerounaise. Le combat commençait ici. Dans cette maison trop silencieuse de Bastos. Et il savait maintenant, grâce aux confidences déchirantes de son frère, qu’il ne s’agissait pas de gagner Clarisse, mais de se reconquérir lui-même.
Partir après la prem...