Chapitre 13 La Clé sur le Carreau

Write by belleetrebelle

Des mois de messages quotidiens sans réponse. Des mois d'appels du soir aux garçons, leur voix à travers le téléphone comme une perfusion qui le maintenait en vie. Des mois de thérapie, de nuits blanches, de ce vide immense qui refusait de se combler. Des mois à apprendre à devenir un homme que son père n'aurait pas reconnu.


Samuel avait changé. Ses épaules, autrefois voûtées sous le poids des silences accumulés, s'étaient redressées. Son regard, qui fuyait celui des miroirs, avait appris à s'y confronter. Il parlait plus lentement, pesant ses mots comme on pèse des pierres précieuses. Le docteur Mengue disait de lui : « Vous apprenez à habiter votre propre corps au lieu de le subir. »


Mais ce corps, ce nouveau corps, cette nouvelle âme, tout cela restait inutile sans elle.


Il était assis dans la véranda quand la voiture de Clarisse se gara devant la maison. Un samedi matin, le ciel de Yaoundé délavé par la saison des pluies. Il ne l'attendait pas. Elle n'annonçait jamais ses visites. Elles étaient rares, brèves, chirurgicales. Elle venait chercher des affaires, repartait aussitôt, comme une étrangère en terrain conquis.


Aujourd'hui, elle n'avait pas prévenu.


Son ventre, quand elle sortit de la voiture, lui coupa le souffle. Six mois et demi. Le bébé était là, évident, arrondissant sa silhouette sous la robe en pagne aux couleurs vives. Il l'avait vue enceinte deux fois déjà, de Noé et de Maël, mais jamais ainsi. Jamais de l'autre côté de cette vitre, spectateur impuissant d'une vie qui continuait sans lui.


Elle portait deux grands sacs de rangement vides. Elle marchait lentement, une main posée au creux de ses reins, geste maternel archaïque qu'il connaissait bien. Elle ne le regarda pas tout de suite. Elle regarda la maison, le manguier dont Maël cueillait les fruits verts, les hibiscus qu'elle avait plantés et qui fleurissaient toujours, indifférents à leur histoire.


Il ouvrit la porte avant qu'elle ne frappe.


« Clarisse. »


Elle leva les yeux vers lui. Il vit qu'elle le regardait différemment. Pas avec cette froideur polaire des premiers mois. Pas encore avec chaleur, non. Mais avec une forme de… curiosité. D'évaluation silencieuse. Comme si elle cherchait sur son visage les traces de ce que Paul lui avait rapporté de ses séances de thérapie, de son changement.


« Salut, Samuel. »


Sa voix était douce. Fatiguée, mais douce.


« Je viens chercher les affaires des garçons. Leurs vêtements, leurs livres. Et quelques photos. »


« Je t'aide. »


Ce n'était pas une question. C'était une offrande.


Elle hocha la tête, simplement.


Ils montèrent à l'étage dans un silence qui n'était plus celui de la guerre, mais celui, plus complexe, de deux êtres qui avaient tout partagé et plus rien à se dire. Dans la chambre des garçons, inchangée depuis leur départ, Clarisse ouvrit les sacs et commença à y déposer méthodiquement les petites affaires. Samuel l'observait, adossé au chambranle de la porte, retenant chaque geste comme on retient l'eau dans ses mains.


« J'ai trouvé une maison », dit-elle sans cesser de plier un pull de Noé.


Le temps suspendit son vol.


« Une maison ? »


« À Mvog-Mbi. Pas loin de l'école des garçons. Trois chambres, un petit jardin. Elle est bien. »


Ses doigts continuaient leur ouvrage, précis, implacables. Elle ne le regardait pas. Elle lui épargnait peut-être ce qu'elle savait qu'il allait lire dans ses yeux.


« Je l'ai équipée. Meubles, électroménager, tout ça. Il manque juste les petites choses. Leurs jouets préférés, les cadres, le doudou de rechange de Maël. Ces affaires-là. »


Samuel sentit deux émotions contradictoires lui labourer la poitrine.


La première était un soulagement honteux. Une maison à elle signifiait un territoire neutre, un lieu où il pourrait voir les garçons sans affronter le regard accusateur de Lucie, sans cette impression constante d'être un intrus dans l'appartement de sa belle-sœur. Il pourrait venir, s'asseoir dans leur nouveau salon, jouer avec eux dans ce petit jardin. Être père, simplement père, sans le poids supplémentaire de la honte familiale.


La seconde était une douleur si aiguë, si définitive, qu'elle lui coupa les jambes.


Elle ne reviendrait pas.


Jusqu'à présent, malgré tout, malgré les mois de séparation, malgré le silence de Clarisse, malgré l'évidence qui lui sautait aux yeux chaque matin en se réveillant dans ce lit trop grand, il avait gardé au fond de lui une petite flamme, une certitude irrationnelle qu'un jour, après avoir suffisamment payé, après avoir suffisamment changé, elle franchirait cette porte avec les enfants et tout redeviendrait comme avant.


Cette maison à Mvog-Mbi était la preuve que « comme avant » n'existerait plus jamais.


« C'est bien », dit-il, et sa voix lui parut venir de très loin, d'un autre homme qui portait le même nom que lui. « Une maison pour vous. C'est bien. »


Elle s'arrêta de plier. Elle le regarda, vraiment, pour la première fois depuis son arrivée.


« Tu as maigri. »


« Je ne dors pas très bien. »


« La thérapie ? »


« Elle m'aide. Beaucoup. Je progresse, dit le docteur Mengue. »


Un silence. Puis, si bas qu'il dut tendre l'oreille :


« Tant mieux. »


Elle reprit son ouvrage. Lui resta figé, le cœur cognant contre ses côtes. C'était peu, ce mot. C'était tout.


Ils remplirent les sacs en silence, côte à côte, leurs mains se frôlant parfois sur un vêtement, un livre. Chaque contact était une décharge électrique, une cicatrice qui se rappelait à leur souvenir. À la fin, quand tout fut emballé, Clarisse s'assit sur le lit de Noé, épuisée, sa main posée sur son ventre rond.


« Il bouge beaucoup », dit-elle, comme pour elle-même. « Surtout la nuit. »


Samuel resta debout, incapable de s'asseoir à côté d'elle, incapable de s'éloigner.


« Tu sais  ? »


« Non. On a décidé de ne pas connaître le sexe. Les garçons veulent une fille. Maël dit qu'il l'appellera Reine. »


On a décidé. Elle et elle seule, ou elle et Lucie, ou elle et une amie. Pas lui. Jamais lui.


« Reine », répéta-t-il, goûtant le mot. « C'est joli. »


Elle se leva, avec cette lourdeur gracieuse des femmes enceintes. Elle prit les sacs, un dans chaque main. Il tendit la sienne.


« Laisse-moi porter ça. »


Elle hésita. Puis lui tendit les sacs.


Ils redescendirent ensemble. Devant la voiture, il rangea les affaires dans le coffre avec un soin méticuleux, comme si chaque objet ainsi placé pouvait retarder son départ. Elle ouvrit la portière, s'installa au volant. La main sur la clé de contact, elle le regarda une dernière fois.


« Merci, Samuel. »


« Pour quoi ? »


« Pour les virements. Pour les appels aux garçons. Pour ne pas avoir forcé. »


Il hocha la tête, la gorge trop serrée pour parler.


Elle démarra. Il regarda la voiture s'éloigner dans la rue de Bastos, emportant vers Mvog-Mbi les affaires de ses enfants, le ventre rond de sa femme, et avec eux, le dernier espoir irrationnel qu'il avait secrètement chéri.


Quand la voiture eut disparu, il rentra dans la maison vide. La chambre des garçons était plus vide encore, privée des derniers vestiges de leur présence. Il s'assit par terre, au milieu des étagères dégarnies, et laissa les larmes couler.


Ce n'était pas le chagrin brutal et dévastateur du départ. C'était une tristesse calme, presque paisible, celle d'un homme qui enterre enfin un mort qu'il savait depuis longtemps disparu. Le deuil de ce qui aurait pu être, de ce qui n'avait pas su être, de ce qui ne serait jamais plus.


Elle avait trouvé une maison. Elle avait équipé cette maison. Elle y élèverait leurs enfants, elle y accoucherait de ce bébé qui porterait peut-être le nom de Reine, elle y vivrait sa vie sans lui. Et lui, de l'autre côté de la ville, continuerait à exister dans cette coquille vide de Bastos, à payer ses séances de thérapie, à apprendre à devenir un homme meilleur pour des enfants qu'il ne verrait grandir qu'à travers un écran de téléphone et des visites négociées dans un salon qui ne serait jamais le sien.


C'était juste. C'était mérité. C'était la conséquence logique et inévitable de cette seconde de folie où sa main s'était levée contre elle.


Mais cela n'empêchait pas la douleur.


Ce soir-là, quand il appela les garçons, Noé lui dit : « Papa, on a une nouvelle maison ! Maman elle a mis mon lit près de la fenêtre, je vois les oiseaux le matin. »


Et Maël ajouta : « Papa, quand tu viens nous voir à la nouvelle maison ? »


Samuel regarda par la fenêtre de sa propre maison vide, les manguiers qui se balançaient dans la lumière déclinante, et répondit :


« Bientôt, mon champion. Bientôt. »


L'Homme et ses Chaînes


Le cabinet du docteur Mengue se situait au deuxième étage d'un immeuble calme du quartier Hippodrome, à Yaoundé. Il y régnait une pénombre douce, tamisée par des stores vénitiens qui filtraient la lumière crue du jour tropical. Des plantes vertes, soigneusement entretenues, disposées dans des cache-pots en terre cuite. Une odeur d'encens léger, de citronnelle et de vieux papier. Un sanctuaire.


Samuel s'enfonça dans le fauteuil de cuir usé, celui qui faisait face au docteur. Il connaissait désormais chaque craquelure du revêtement, chaque livre sur l'étagère derrière le praticien. Il était venu ici vingt-sept fois. Vingt-sept séances à dévider l'écheveau emmêlé de sa vie, à chercher dans les replis de sa mémoire l'origine de ce geste, cette seconde fatale qui avait tout détruit.


Le docteur Mengue l'observait par-dessus ses lunettes, comme toujours. Silencieux. Patient. Attendant que les mots viennent d'eux-mêmes, sans forcer, sans brusquer. Il avait cette qualité rare, chez un homme — surtout un homme camerounais de sa génération — de savoir se taire.


« J'ai pensé à mon père, cette semaine », commença Samuel.


Sa voix était calme, posée. Il ne regardait pas le thérapeute. Il regardait ses propres mains, posées sur ses cuisses, comme s'il y cherchait les réponses à ses questions.


« Pas à l'homme qu'il est devenu à la fin de sa vie, diminué par la maladie et le regret. À celui que j'ai connu enfant. L'homme qui faisait trembler les murs quand il rentrait du travail. »


Il marqua une pause. Les souvenirs remontaient, non plus comme des vagues douloureuses qui le submergeaient, mais comme un fleuve qu'il apprenait à remonter, calmement, méthodiquement.


« Ma mère ne criait jamais. Elle avait appris à faire le vide en elle. Elle préparait le dîner, elle nous servait, elle rangeait la cuisine, et elle encaissait. Sans un mot. Sans une larme. C'était sa stratégie de survie : devenir transparente. Invisible. Si elle ne faisait pas de bruit, peut-être qu'il ne la verrait pas. Peut-être que la tempête passerait sans la déraciner. »


Ses doigts se serrèrent sur son genou. Les jointures blanchirent.


« Moi, je le regardais. Je l'observais comme on observe un phénomène météorologique. J'étudiais les signes annonciateurs : la façon dont il posait sa serviette sur la table de l'entrée, un peu plus violemment que d'habitude. Le silence qui s'épaississait autour de lui, comme un brouillard toxique. La manière dont il vidait sa bière d'un trait, sans même en goûter la saveur. J'apprenais à lire la colère sur son visage avant même qu'elle ne s'y imprime. C'était une question de survie. »


Le docteur Mengue inclina légèrement la tête. Ce fut son seul mouvement.


« Et vous détestiez cet homme », dit-il. Ce n'était pas une question.


« Je le détestais. Avec une passion d'enfant qui ne comprend pas pourquoi l'amour qu'il porte à son père n'est jamais suffisant pour le rendre bon. Je me jurais, chaque soir dans mon lit, en écoutant les éclats de voix étouffés par les murs, que jamais, au grand jamais, je ne deviendrais comme lui. »


Sa voix se brisa imperceptiblement.


« Je le haïssais tellement. Et pourtant. »


Et pourtant.


Le silence s'installa, plein des fantômes du père et du fils.


« Pourquoi ? » demanda Samuel, et cette fois il leva les yeux vers le docteur, avec une intensité presque douloureuse. « Pourquoi, après avoir passé mon enfance à le détester, après avoir fait le serment de ne jamais reproduire ses gestes, pourquoi est-ce que je suis devenu lui ? Pourquoi cette seconde de colère a-t-elle suffi à réduire en cendres vingt ans de promesses silencieuses ? »


Le docteur Mengue se pencha légèrement en avant. Ses mains, fines et calmes, se posèrent sur le bureau.


« Samuel, dit-il, vous n'êtes pas devenu votre père. Vous avez fait un geste que votre père aurait pu faire. C'est différent. Votre père, lui, a fait de la violence un système. Un mode de gouvernement familial. Il n'a pas frappé une fois, il a instauré un régime de terreur silencieuse pendant des années. Vous, vous avez commis un acte. Un acte grave, inexcusable, mais un acte unique, immédiatement regretté, immédiatement condamné par votre propre conscience. »


Il marqua une pause.


« La question n'est pas : pourquoi êtes-vous devenu lui ? La question est : pourquoi, alors que vous aviez toutes les raisons de reproduire son modèle, ne l'avez-vous pas fait pendant quarante ans ? »


La question frappa Samuel de plein fouet. Il n'y avait jamais pensé en ces termes. Pendant quarante ans, malgré la pression, malgré les frustrations, malgré les héritages toxiques, il avait tenu sa promesse. Quarante ans à contenir la bête héritée, à lui refuser toute expression. Quarante ans de vigilance constante, silencieuse, invisible.


Et puis, un soir, l'édifice avait craqué.


« Parce que j'étais à bout », murmura-t-il. « Parce que j'avais accumulé trop de pression sans jamais la libérer. Parce que je ne savais pas comment faire autrement. »


« Exactement. Vous ne saviez pas. On ne vous a pas appris. On vous a appris à contenir, à serrer les dents, à faire comme si tout allait bien. On ne vous a pas appris à identifier vos émotions, à les nommer, à les exprimer de manière non violente. On ne vous a pas appris à demander de l'aide. Votre père ne vous a pas transmis sa violence, Samuel. Il vous a transmis son silence. Et c'est ce silence, cette incapacité à mettre des mots sur votre souffrance, qui a fini par exploser. »


Samuel ferma les yeux. Les paroles du docteur résonnaient en lui comme des vagues venant battre un rivage inconnu, en révéler peu à peu la géographie secrète.


« Parlez-moi de cette pression », dit doucement le docteur Mengue. « Vous m'avez évoqué votre travail. »


Samuel inspira profondément. L'autre douleur, l'autre poison, celui qui coulait dans ses veines bien avant la gifle.


« Cela fait trois ans que ça dure. Trois ans que mon supérieur direct, M. Nomo, me mène la vie dure. Il a été nommé après le départ à la retraite de mon ancien chef, un homme juste qui m'avait formé et respectait mon travail. Nomo, c'est le contraire. Dès son arrivée, il a cherché à m'humilier. »


Il ouvrit les yeux, fixant un point vague sur le mur.


« Il me fait des remarques devant les collègues. Il critique systématiquement mes propositions, même quand elles sont bonnes. Il s'attribue le mérite de mes réussites et me rend responsable de ses propres échecs. Il m'a retiré des dossiers importants pour les confier à des cadres moins expérimentés, soi-disant 'pour leur formation'. Il m'exclut des réunions stratégiques. »


Sa mâchoire se serra.


« J'ai été convoqué trois fois en entretien disciplinaire sur des prétextes fallacieux. Chaque fois, j'ai été blanchi. Chaque fois, il a trouvé un autre angle d'attaque. C'est un harcèlement méthodique, professionnel, implacable. »


« Et vous êtes resté. Pourquoi ? »


Le rire de Samuel fut amer, sans joie.


« Parce que je n'ai pas le choix. Mon domaine est étroit, les postes de cadre sont rares. Si je démissionne, je perds mon ancienneté, mes avantages, ma mutuelle. Et avec deux enfants, un bébé en route, un divorce en cours peut-être… Je ne peux pas me permettre de me retrouver au chômage, à chercher pendant des mois une place ailleurs. »


Il marqua une pause. Puis, plus bas :


« Et puis, il y a eu la proposition. »


Le docteur Mengue leva un sourcil.


« La proposition. »


Samuel détourna le regard.


« Nomo est membre d'une loge. Une de ces sociétés discrètes qui, ici, ouvrent toutes les portes. Il y a quelques mois, il m'a fait comprendre que si je rejoignais ses frères, ma situation pourrait s'arranger. Subitement. Miraculeusement. »


Il y avait du dégoût dans sa voix.


« Il ne me l'a pas dit ouvertement, bien sûr. Tout est toujours sous-entendu, dans ces milieux. 'Tu sais, Samuel, dans la vie, ce qui compte, ce n'est pas seulement ce que tu sais, c'est aussi qui tu connais.' 'On a besoin d'hommes comme toi dans notre cercle.' 'Réfléchis à ce que je te dis.' »


« Et vous y avez réfléchi. »


« Oui. Pendant des nuits entières. » Il passa une main lasse sur son visage. « Ce serait si simple. Un parrainage, quelques rituels, et soudain, les portes s'ouvrent. Nomo cesserait de me persécuter. Peut-être même deviendrait-il un allié. Je pourrais enfin respirer. »


« Mais ? »


« Mais ce n'est pas moi. » Sa voix était ferme, soudain, après des mois d'hésitation. « Je ne peux pas acheter ma tranquillité au prix de mes valeurs. Je ne peux pas entrer dans un système où l'on ne progresse pas par son mérite mais par ses appartenances. Je ne peux pas tendre la main à l'homme qui m'a humilié et lui dire : 'D'accord, j'accepte votre marché, faites de moi l'un des vôtres.' »


Il se tut. Puis, presque dans un murmure :


« Clarisse m'aurait dit la même chose. Elle m'aurait regardé avec ces yeux-là, ceux qui ne mentent pas, et elle m'aurait demandé : 'Est-ce que tu pourras te regarder dans une glace, après ?' »


Le docteur Mengue hocha lentement la tête.


« Alors qu'allez-vous faire, Samuel ? Rester et subir ? Partir sans certitude ? »


Le silence s'étira, plein du bruit étouffé de la circulation, des cris d'enfants jouant dans la rue, de la vie qui continuait, indifférente aux tourments d'un homme dans un cabinet feutré.


« Je ne sais pas », dit enfin Samuel. « Je pèse le pour et le contre depuis des mois. Chaque option a son poids de souffrance. »


Il releva la tête, les yeux rougis mais le regard clair.


« Ce que je sais, c'est que je ne veux plus être cet homme qui subit. Qui encaisse sans rien dire, comme ma mère devant mon père. Qui accumule la pression jusqu'à ce qu'elle explose sur les personnes qu'il aime. Je veux être un homme qui choisit. Qui décide de sa vie, même quand les options sont mauvaises. »


« Alors vous avez déjà commencé à choisir », dit doucement le docteur Mengue. « Vous avez choisi de refuser le marché de M. Nomo. Vous avez choisi de venir ici, semaine après semaine, affronter vos démons. Vous avez choisi de continuer à écrire à Clarisse, même sans réponse, même sans espoir. Vous avez choisi d'être père pour vos garçons, malgré la distance et la douleur. »


Il se pencha.


« Choisir, Samuel, ce n'est pas trouver la solution parfaite. C'est avancer dans l'incertitude, avec ce que l'on est et ce que l'on a. Et c'est ce que vous faites, depuis six mois. Pas parfaitement. Pas sans douleur. Mais vous le faites. »


Samuel resta silencieux longtemps. Les mots du thérapeute tombaient en lui comme des graines dans une terre retournée, labourée par des mois de travail sur lui-même.


« Je vais démissionner », dit-il enfin.


Sa voix était calme. Posée. Définitive.


« Je ne sais pas ce que je trouverai après. Peut-être rien. Peut-être des mois de chômage et de difficultés. Mais je ne peux plus rester dans cette entreprise. Je ne peux plus respirer le même air que Nomo. Je ne peux plus me lever chaque matin pour aller me faire humilier. »


Il releva la tête.


« Je préfère être un homme libre au chômage qu'un esclave bien payé. »


Le docteur Mengue sourit. Un sourire discret, presque imperceptible, mais Samuel le vit.


« Alors vous avez votre réponse. »




Ce soir-là, Samuel rentra chez lui avec une étrange légèreté. La décision était prise. La peur était toujours là, tapie dans un coin de sa poitrine, mais elle n'était plus paralysante. Elle était devenue une compagne familière, une émotion parmi d'autres, qu'il pouvait regarder en face sans être submergé.


Il s'assit à son ordinateur et commença à rédiger sa lettre de démission.


« Monsieur le Directeur,


Après douze années passées au sein de votre entreprise, j'ai pris la décision de donner ma démission de mon poste de cadre supérieur. Cette décision, mûrement réfléchie, est la conclusion d'un long cheminement personnel et professionnel. »


Il écrivit pendant une heure, pesant chaque mot, chaque virgule. Il ne mentionna pas Nomo. Il ne parla pas du harcèlement. Il écrivit sobrement, dignement, en homme qui tourne une page sans régler ses comptes, parce que régler ses comptes aurait encore été une forme de soumission.


Quand il eut terminé, il sauvegarda le document et ferma l'ordinateur.



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