Chapitre 15
Write by belleetrebelle
Les Larmes Silencieuses
Samuel n'aurait pas su dire exactement à quel moment il avait compris que quelque chose n'allait pas.
Ce soir-là, comme tous les mercredis depuis deux mois, il était venu à la maison de Mvog-Mbi. C'était devenu leur rituel : il arrivait vers dix-sept heures, les bras chargés des courses que Clarisse lui listait par SMS. Il déposait les sacs dans la cuisine, puis s'installait avec les garçons à la table du salon pour les devoirs. Noé, maintenant en CM1, avait des exercices de plus en plus complexes ; Maël, en grande section, apprenait à écrire son nom sans renverser d'encre partout.
Clarisse, elle, restait généralement dans sa chambre pendant ces moments-là. Fatiguée par sa grossesse, elle s'allongeait sur son lit, lisait, ou somnolait. Samuel ne la voyait qu'au début et à la fin de sa visite : un bref échange sur le pas de la porte, des remerciements polis, un « à mercredi » murmuré.
Ce soir, pourtant, quelque chose était différent.
Il y avait dans l'air une tension particulière, une fragilité palpable. Clarisse était apparue pour accueillir Samuel, comme toujours, mais ses yeux étaient rouges, ses traits tirés. Elle avait détourné le regard presque immédiatement, prétextant une migraine, et s'était réfugiée dans sa chambre.
Samuel avait fait les devoirs avec les garçons. Noé était appliqué, sérieux, traçant ses divisions avec une concentration presque excessive. Maël, lui, était plus agité que d'habitude, gigotant sur sa chaise, regardant vers la porte close de la chambre de sa mère.
« Elle est fatiguée, maman », dit-il soudain, sans lever les yeux de son cahier. « Elle pleure beaucoup, en ce moment. »
La main de Samuel se figea sur le stylo.
« Elle pleure ? »
« Oui. Le soir, quand on est couchés. On l'entend. »
Noé lança un regard noir à son frère, comme pour lui intimer de se taire. Mais le mal était fait. Les mots de Maël étaient entrés dans le cœur de Samuel comme des éclats de verre, acérés, brûlants.
Il termina les devoirs en mécanique, expliquant les fractions, corrigeant l'écriture hésitante de Maël. Mais son esprit était ailleurs, dans cette chambre close, auprès de cette femme qui pleurait chaque soir sans qu'il puisse rien y faire.
Quand les garçons furent couchés, après l'histoire du soir lue d'une voix qu'il essayait de garder stable, Samuel se retrouva seul dans le salon silencieux. Il aurait dû partir. C'était l'heure. Le rituel était terminé.
Mais il ne partit pas.
Il resta assis dans le canapé, les mains posées sur ses cuisses, à écouter les bruits de la maison. Le frigo qui ronronnait. Le vent dans les arbres du jardin. Et puis, venue de la chambre, étouffée par la porte close, une plainte à peine audible.
Un sanglot. Puis un autre.
Samuel serra les poings. Il voulait frapper à cette porte. Il voulait entrer, la prendre dans ses bras, essuyer ses larmes. Il voulait lui demander ce qui la tourmentait, pourquoi elle pleurait, comment il pouvait l'aider.
Mais il n'avait plus ce droit. Il l'avait perdu le soir de la gifle, et chaque jour depuis lui rappelait cette perte.
Il attendit.
Les sanglots continuaient, irréguliers, profonds. Ce n'était pas le chagrin brutal et dévastateur du départ. C'était une tristesse plus sourde, plus ancienne, celle qui s'installe et refuse de partir.
Samuel prit son téléphone. Il hésita longuement, pesant chaque mot. Puis il écrivit :
« Clarisse. Je t'entends pleurer. Je ne sais pas ce qui se passe, et je sais que je n'ai pas le droit de te le demander. Mais je suis là. Si tu as besoin de quoi que ce soit. N'importe quoi. Je suis là. »
Il appuya sur « envoyer ». Puis il attendit, le téléphone serré dans sa main moite.
Cinq minutes passèrent. Dix.
Il s'était dirigé vers la chambre de Clarisse. Il frappa. Rien.
Il frappa encore, un peu plus fort. Silence.
Une angoisse sourde lui serra la poitrine. Il appuya sur la poignée. La porte s'ouvrit.
La chambre était vide. Le lit défait, les draps en boule. La fenêtre ouverte laissait entrer l'air frais de la nuit. Et dans le silence, il perçut un bruit étouffé : l'eau qui coule, derrière la porte de la salle de bains.
Il s'approcha. La porte de la douche était en verre dépoli. Il distinguait une silhouette assise par terre, recroquevillée sous le jet.
Il hésita. Une fraction de seconde. Puis il ouvrit la porte.
Clarisse était assise au fond de la cabine de douche, les genoux ramenés contre sa poitrine, le visage levé vers l'eau qui ruisselait sur elle. Ses cheveux collaient à ses épaules, à son dos. Ses mains pendaient, inertes. Elle ne pleurait pas — du moins, on ne pouvait distinguer ses larmes de l'eau qui dévalait son visage.
Elle était nue. Totalement vulnérable. Et d'une beauté qui lui déchira le cœur.
Samuel ne réfléchit pas. Il ne pesa pas le pour et le contre. Il ne compta pas les mois de silence, les limites qu'elle avait érigées, les promesses qu'il s'était faites de ne jamais forcer sa présence. Tout cela s'effaça devant la vision de cette femme brisée, seule sous l'eau froide, cherchant peut-être à apaiser un feu qu'elle n'arrivait plus à contrôler.
Il retira sa chemise. Son pantalon. Ses chaussures. Il ouvrit la porte de la douche et entra.
L'eau était froide. Glaciale. Elle le frappa comme une gifle, lui coupant le souffle. Mais il ne recula pas.
Il s'agenouilla devant elle
Elle le regarda. Dans ses yeux, il lut de la surprise, de la peur, et quelque chose d'autre — un soulagement immense, trop lourd à porter, qu'elle refoulait depuis des mois.
Personne ne parla.
Les seuls bruits étaient ceux de l'eau contre le carrelage, le halètement de leurs respirations mêlées. Samuel tendit la main et, du bout des doigts, toucha sa joue. Elle frissonna, mais ne se détourna pas.
Alors les larmes vinrent.
Pas les siennes — les leurs. Un chagrin commun, ancien, trop longtemps contenu, qui jaillissait enfin à la surface. Samuel pleurait sur sa honte, sur les mois perdus, sur cette femme qu'il avait blessée et qui était là, devant lui, nue et offerte dans sa douleur. Clarisse pleurait sur sa solitude, sur ce corps qui réclamait sans qu'elle ose demander, sur cet homme qu'elle n'arrivait ni à pardonner ni à oublier.
Ils pleurèrent longtemps, sous l'eau glacée qui finit par tiédir, leurs fronts presque collés, leurs souffles mêlés. Puis, quand les sanglots s'apaisèrent, Samuel prit le savon.
Il le fit doucement, lentement, comme on lave une offrande précieuse. Ses mains remontèrent le long de ses bras, traçant des cercles sur sa peau frissonnante. Elles glissèrent sur ses épaules, sa nuque, son dos. Il lava chacun de ses doigts, chacun de ses orteils, avec une révérence silencieuse.
Quand ses paumes effleurèrent son ventre rond, il s'arrêta. Il y posa les deux mains à plat, sentant la chaleur de la vie sous ses doigts, les petits mouvements du bébé qui ne dormait pas. Sa respiration se brisa.
« Bonsoir, mon petit bébé», murmura-t-il.
Clarisse ferma les yeux. Ses épaules tremblaient, mais ce n'était plus de chagrin.
Ses mains poursuivirent leur chemin. Plus bas. L'intérieur de ses cuisses. Ses hanches. À chaque caresse, un frisson la parcourait. Ses doigts s'accrochèrent à ses épaules, ses ongles s'enfonçant légèrement dans sa chair.
Quand il effleura le creux de ses reins, elle gémit. Quand ses doigts glissèrent entre ses jambes, elle cambra le dos, un son étranglé s'échappant de ses lèvres.
Il retira ses mains. Il prit son visage entre ses paumes et le leva vers le sien.
« Tu veux que je te soulages, mon bébé ? »
Elle détourna les yeux. La honte, encore, cette vieille compagne.
« N'aie pas honte, mon amour. C'est ton corps qui réclame. C'est notre bébé qui en a besoin. » Sa voix était douce, grave, chaude comme l'eau qui coulait désormais entre eux. « Laisse-moi m'occuper de toi. De bébé. De vous. Juste pour ce soir. D'accord ? »
Elle ne répondit pas. Mais très lentement, imperceptiblement, elle hocha la tête.
Ce fut tout ce qu'il attendait.
Il l'attira contre lui et prit possession de ses lèvres.
Le baiser fut long, profond, désespéré. Plusieurs de silence, plusieurs mois de manque, plusieurs mois de mots non dits se déversèrent dans cette rencontre des bouches. Elle répondit avec une faim égale, ses doigts s'enfouissant dans ses cheveux, le tirant contre elle comme si elle voulait le dissoudre dans sa propre chair.
Il la releva doucement, ses mains soutenant son ventre lourd, et la fit sortir de la douche. L'eau cessa de couler. Le silence revint, peuplé seulement de leurs souffles haletants.
Il l'emmena dans la chambre, la coucha sur le lit défait. Il prit le temps de la sécher, passant la serviette sur chaque centimètre de sa peau avec une lenteur délibérée. Ses seins, alourdis par la grossesse, ses cuisses plus rondes, ses chevilles gonflées — il embrassa chaque imperfection, chaque marque de ce corps qui portait la vie.
Puis il commença à la redécouvrir.
Ses lèvres tracèrent un chemin le long de sa mâchoire, derrière ses oreilles, au creux de son cou. Il connaissait chaque parcelle de ce corps, et pourtant tout lui semblait nouveau. Ses mains suivirent la courbe de ses hanches, la naissance de ses fesses, la chaleur humide entre ses cuisses.
Elle gémissait, se cambrait, ses doigts agrippant les draps. Mais à chaque fois qu'elle approchait du sommet, il ralentissait, se retirait, laissait retomber la tension.
« Samuel, s'il te plaît… », supplia-t-elle, la voix rauque.
« Pas encore », murmura-t-il contre sa peau. »
Il redescendit le long de son corps, embrassant son ventre rond, y déposant une prière muette. Puis plus bas encore. Ses cuisses s'écartèrent pour lui, offertes, confiantes.
Quand sa bouche trouva son sexe, elle cria.
Ce n'était pas un cri de douleur, mais de libération. Des mois de tension, des mois de frustration charnelle, des mois à se toucher seule en pleurant — tout cela se dénoua en une plainte longue, modulée, qui emplit la chambre de sa musique sauvage. Il lui fit l'amour lentement, profondément, avec une tendresse qu'il n'avait jamais sue sienne auparavant.
Chaque mouvement était une caresse, une excuse, une promesse. Il la regardait dans les yeux, buvant ses expressions, apprenant par cœur chaque soupir, chaque gémissement, chaque crispation de ses doigts sur son dos. Elle n'était plus la femme froide et distante des derniers mois. Elle était redevenue celle qu'il avait épousée, celle qui s'abandonnait sans réserve, celle qui criait son nom quand le plaisir la submergeait.
Il la fit jouir une fois. Deux fois. Trois fois. Il comptait ses orgasmes comme d'autres comptent les étoiles, avec une gratitude émerveillée. Chaque vague qui la traversait effaçait un peu de la distance entre eux, cicatrisait une infime partie de leurs blessures.
Quand enfin il se laissa aller en elle, ce fut dans un long gémissement partagé, leurs corps arc-boutés l'un contre l'autre, leurs fronts moites collés. Il sentit son ventre se contracter autour de lui, les petites secousses de l'après-plaisir, et il resta immobile, profondément enfoui, refusant de rompre ce lien même après que la vague fut retombée.
Ils restèrent ainsi, enlacés, haletants, perdus dans le bruissement du temps qui reprenait son cours.
Puis il recommença.
Il la prit par-derrière, ses mains soutenant son ventre, sa bouche dans sa nuque. Il la fit s'asseoir sur lui, la regardant onduler au-dessus de son corps, ses seins lourds dansant au rythme de ses mouvements. Il la coucha sur le côté, glissant en elle par-derrière, une main sur son ventre, l'autre entre ses cuisses, la faisant gémir jusqu'à ce qu'elle supplie grâce.
Il la porta aux portes du plaisir, l'y laissa suspendue, puis l'y précipita. Il connaissait ce corps enceinte, les zones plus sensibles, les positions plus confortables. Il écouta ses soupirs, ses « plus fort » et ses « doucement », et il s'y conforma avec une obéissance amoureuse.
Entre deux vagues, il lui parlait. Il lui disait tout ce qu'il n'avait pas su dire pendant tous ces mois : qu'elle était belle, qu'elle lui manquait, qu'il était désolé, qu'il l'aimait. Il lui disait qu'il serait là pour la naissance, pour les nuits sans sommeil, pour les premiers pas, pour tout ce qui viendrait après. Il lui disait qu'il avait changé, qu'il changeait encore, qu'il changerait toujours pour être digne d'elle.
Elle l'écoutait, les yeux fermés, ses doigts caressant distraitement ses cheveux. Elle ne répondait pas — pas avec des mots. Mais ses soupirs, ses gémissements, la façon dont ses jambes s'enroulaient autour des siennes — tout cela était une réponse.
Beaucoup plus tard, alors que la nuit avait depuis longtemps englouti la maison et que même les criquets s'étaient tus, Clarisse sombra dans le sommeil.
Elle était blottie contre lui, son visage enfoui au creux de son épaule, sa main posée sur son cœur. Son ventre rond pesait doucement contre sa hanche. Sa respiration était devenue lente, régulière, apaisée. Pour la première fois depuis des mois, son visage endormi n'était pas marqué par les traces de larmes nocturnes.
Samuel resta éveillé.
Il la regarda dormir, longuement, gravement. Il mémorisa chaque détail de cette nuit : la manière dont la lune dessinait des ombres sur ses épaules, le parfum de sa peau mêlé à celui du savon, le poids de sa main sur sa poitrine. Il savait que cette nuit était un miracle, un sursis, une grâce imméritée. Il ne savait pas si elle se reproduirait. Il ne savait pas ce que Clarisse penserait au matin, si la honte reviendrait, si les murs se reconstruiraient.
Mais cette nuit, pour l'instant, elle était là. Dans ses bras. Endormie et confiante.
Il fixa le plafond blanc, ses yeux s'habituant peu à peu à l'obscurité. Dans le silence de la chambre, bercé par le souffle paisible de sa femme et les petits mouvements du bébé contre sa hanche, il formula la seule prière qu'il eût jamais été sincère en prononçant.
Dieu, je sais que tu m'écoutes, si tu as la moindre clémence pour un homme qui a fait tant de mal à ceux qu'il aime…
Ramène-les-moi.
Pas pour moi. Pas pour mon confort, ma fierté, ma rédemption. Pour eux. Pour Noé, qui a besoin de son père. Pour Maël, qui demande chaque soir quand je vais revenir. Pour ce petit être qui va naître et qui mérite de grandir avec ses deux parents. Pour elle, qui pleure chaque nuit dans le secret de sa salle de bains.
Ramène ma famille sous un même toit.
Je ferai le reste. Je serai l'homme qu'ils méritent. Je te le jure.
Il ne savait pas si sa prière serait entendue. Mais pour la première fois depuis le soir de la gifle, il osa espérer.
Et dans le cocon de la chambre obscure, bercé par la respiration de sa femme endormie et les battements du cœur minuscule contre ses reins.
Un petit like les ami