Chapitre 17 L'Enveloppe Blanche

Write by belleetrebelle


La petite Reine était née un jeudi, à l'heure où le soleil de Yaoundé commence à décliner et où les ombres s'allongent sur les collines.


Son premier cri avait traversé la salle d'accouchement comme une déchirure de soie, annonçant au monde l'arrivée d'une âme neuve. Clarisse, épuisée mais rayonnante, l'avait prise contre sa poitrine et avait pleuré silencieusement. À côté d'elle, sa mère, descendue du village de Bandjoun pour l'assister, essuyait ses propres larmes du revers de la main en psalmodiant des prières en langue bamiléké.


Samuel n'était pas là.


Il avait attendu dans le couloir, comme convenu, comme elle l'avait demandé. Il avait entendu le cri, et son cœur avait bondi dans sa poitrine. Il était resté assis, les mains jointes, le front baissé, offrant à Dieu ou au destin ou à l'immensité indifférente du ciel cette gratitude muette qui gonflait sa poitrine.


Plus tard, la mère de Clarisse était sortie de la salle. Elle l'avait regardé longuement en souriant. Elle savait qu'ils étaient séparés, mais ignorait pourquoi. Personne ne le lui avait dit, et elle n'avait pas posé de questions. Au village, on n'interroge pas les blessures des enfants ; on attend qu'ils en parlent, ou qu'elles cicatrisent d'elles-mêmes.


« C'est une fille, tu as une p'tite Reine dit-elle simplement. »


Samuel avait hoché la tête, incapable de parler.


« Elle est belle. Elle a tes yeux. »


Il avait hoché la tête encore, et les larmes qu'il retenait depuis neuf mois avaient coulé sans qu'il puisse les arrêter. La mère l'avait tout simplement embrassée.



Les premiers jours furent un tourbillon de biberons, de couches, de nuits hachées. Samuel s'était installé dans la routine avec une efficacité silencieuse. Il préparait les repas, faisait les lessives, s'occupait des garçons. Il changeait parfois Reine, la berçait, lui chantait des chansons dont il avait oublié les paroles.


Clarisse le regardait faire, lovée dans son fauteuil d'allaitement, épuisée et paisible. Sa mère vaquait aux tâches domestiques avec l'autorité tranquille des matriarches, et personne ne remarqua que Samuel, chaque soir, repartait seul à Bastos.


Le sevrage fut brutal.


Pendant des semaines, Samuel avait vécu dans l'attente de ces moments volés à la nuit, où le corps de Clarisse s'ouvrait à lui avec une faim égale à la sienne. Il avait appris à lire ses désirs, à anticiper ses besoins, à la faire chanter sous ses doigts. Il puisait dans ces étreintes la force de continuer, l'espoir fragile d'un possible retour.


L'accouchement avait tout arrêté.


Les premières semaines, c'était normal, compréhensible. Son corps se remettait. Il ne demandait rien, n'attendait rien. Il se contentait de prendre soin d'elle, de Reine, des garçons, avec une patience d'archange.


Mais les semaines passèrent, et la distance revint.


Clarisse était devenue distante, préoccupée. Elle passait de longs moments sur son ordinateur, fermant la fenêtre quand il s'approchait. Elle répondait à ses questions par monosyllabes, souriait quand il faisait rire les enfants, mais ce sourire n'atteignait plus ses yeux.


Samuel sentait le froid s'installer à nouveau, insidieusement, sans comprendre ce qui l'avait provoqué. Il se demanda s'il avait fait quelque chose de mal, une parole maladroite, un geste trop brusque. Il passa en revue ses comportements, cherchant la faille, l'erreur, le pas de travers.


Il ne trouva rien.


Alors il continua, obstinément, fidèlement. Il continua de venir chaque matin, de préparer les biberons, de promener Reine dans son landau, de faire les devoirs avec Noé. Il continua d'être présent, disponible, aimant. Il continua d'espérer, contre toute évidence, que cette distance n'était qu'une pause, une traversée du désert avant la Terre promise.



Ce soir-là, il était venu comme tous les soirs.


Les garçons dormaient. Reine venait de finir son biberon et reposait dans son lit, ses petits poings serrés de chaque côté de son visage. Clarisse était assise dans le salon, une enveloppe blanche posée sur la table basse devant elle.


Samuel la regarda, et son cœur se serra.


« Qu'est-ce que c'est ? »


Elle ne répondit pas tout de suite. Ses doigts jouaient machinalement avec le coin de l'enveloppe. Son visage était calme, mais sa mâchoire était serrée.


« J'ai quelque chose à te donner. »


Il s'approcha. Il vit le nom de l'avocat dans le coin gauche de l'enveloppe. Maître Nkoa, cabinet de Tsinga. Spécialiste en droit de la famille.


Le temps suspendit son vol.


« Qu'est-ce que c'est, Clarisse ? » répéta-t-il, et sa voix n'était plus qu'un souffle.


Elle leva les yeux vers lui. Dans son regard, il lut de la détermination, de la tristesse, et cette étrange paix qui suit les décisions longuement mûries.


« Les papiers du divorce. »


Les mots tombèrent dans le silence du salon comme des pierres dans un puits sans fond. Samuel les entendit résonner longtemps après qu'elle eut fini de parler.


Il sentit ses jambes se dérober sous lui. Sa main chercha un appui, trouva le dossier d'une chaise, s'y agrippa. Il s'assit lourdement, le souffle coupé, le regard fixé sur cette enveloppe blanche qui contenait la mort de tout ce qu'il avait espéré.


Il ne parla pas.


Dans sa tête, les images défilaient, rapides, brutales. La gifle, bien sûr. Ce claquement sec dans le silence de la cuisine. Les visages des enfants dans l'encadrement de la porte. Son propre effondrement, ses larmes sur les genoux de Clarisse. Les mois de silence, de messages sans réponse. La thérapie, les nuits blanches, la maison vide. Le soir de la douche, cette nuit d'amour et de larmes. Les matins à préparer les petits-déjeuners, les devoirs du soir, les biberons de Reine. Les projets de chambre jaune, les discussions sur les prénoms. La tête de Clarisse sur son épaule, ses doigts entrelacés aux siens.


Neuf mois. Neuf mois à se reconstruire, à changer, à espérer. Neuf mois à croire que chaque pas le rapprochait d'elle, que la guérison était possible, que le pardon viendrait.


Neuf mois pour aboutir ici. À cette enveloppe blanche.


Il resta ainsi un long moment, la tête baissée, les mains posées sur ses genoux, respirant avec difficulté. Il ne pleurait pas. Pas encore. Il était au-delà des larmes, dans cet espace désolé où la douleur est trop immense pour trouver une issue.


Puis, lentement, comme un automate, il se leva.


Il prit l'enveloppe. Il ne dit pas un mot. Il attrapa ses clés de voiture sur la console de l'entrée, ouvrit la porte.


« Samuel, attends… »


Sa voix à elle, derrière lui, était étranglée.


Il leva seulement la main droite, paume ouverte vers le ciel, en un geste qui n'était ni un au revoir ni une malédiction. Juste une reconnaissance : il avait entendu. Il ne pouvait pas répondre.


Puis il franchit le seuil et referma la porte derrière lui.



La nuit l'enveloppa, chaude et parfumée, indifférente à son naufrage. Il traversa le jardin, ouvrit la portière de sa voiture, s'installa au volant. Posa l'enveloppe sur le siège passager.


Ses mains tremblaient si fort qu'il mit plusieurs secondes à insérer la clé dans le contact.


Il démarra. Il roula sans but, les vitres ouvertes, le vent chaud séchant ses joues. Il traversa Mvog-Mbi, longea le stade, prit l'avenue Kennedy. Les lumières de la ville défilaient, floues, irréelles.


Et puis, quelque part sur le bord de la route, dans le noir anonyme d'un parking désert, il s'arrêta.


Il posa son front sur le volant. Et il pleura.


Pas les larmes retenues et dignes qu'il avait versées tant de fois. Pas les sanglots silencieux de l'homme qui apprend à souffrir en privé. C'était le chagrin brut, primal, incontrôlable, d'un enfant qui perd tout ce qu'il aime sans comprendre pourquoi.


Il pleura sur ses neuf mois d'efforts. Sur les nuits passées à apprendre à changer un bébé, à faire les devoirs, à cuisiner des repas équilibrés. Sur les séances de thérapie où il s'était vidé de sa honte, de sa colère, de ses peurs. Sur l'homme nouveau qu'il était devenu, brique après brique, souffrance après souffrance.


Il pleura sur l'espoir. Cet espoir stupide, obstiné, qui avait refusé de mourir malgré l'évidence. Cet espoir qui lui avait fait croire que l'amour suffisait, que le changement suffisait, que la rédemption était possible.


Il pleura sur Reine, sa petite fille qui grandirait sans le voir chaque matin. Sur Noé et Maël, qui continueraient de demander « Papa, quand est-ce que tu reviens ? » sans jamais obtenir de réponse satisfaisante.


Il pleura sur Clarisse. Sur la femme qu'il avait aimée, blessée, perdue. Sur celle qui était assise maintenant dans son salon, attendant peut-être qu'il revienne, ou peut-être soulagée qu'il soit parti.


Il pleura longtemps.


Quand les larmes se tarirent enfin, il resta immobile, vidé, anéanti. Autour de lui, la ville continuait sa vie nocturne, indifférente à la tragédie silencieuse qui se jouait dans cette voiture garée à l'ombre d'un immeuble.


Il prit son téléphone. Il ouvrit la conversation avec Paul.


« Elle a demandé le divorce. Les papiers sont prêts. »


Il regarda le message un long moment. Puis il effaça tout, caractère par caractère.


À quoi bon partager sa douleur ? Paul avait sa propre vie, sa propre famille, ses propres cicatrices. Il avait déjà tant donné, tant écouté, tant soutenu. Samuel ne pouvait pas continuer de puiser à cette source sans fin.


Il rangea le téléphone dans sa poche.


Il pensa à tout ce qu'il avait fait ces neuf derniers mois. À chaque geste, chaque parole, chaque effort. Il pensa à ses séances avec le docteur Mengue, à ses listes d'objectifs, à ses prières silencieuses dans la nuit de Bastos.


Et il comprit, avec une lucidité déchirante, que rien de tout cela n'avait suffi.


Il avait changé. Vraiment changé. Pas par stratégie, pas pour la reconquérir — même si, au fond, il avait toujours espéré que cela suffirait. Il avait changé parce qu'il avait compris, dans la douleur et la honte, que l'homme qu'il était ne méritait pas l'amour qu'elle lui avait donné.


Mais le changement ne rachetait pas la faute. La reconstruction n'effaçait pas les décombres. L'homme nouveau portait toujours en lui la mémoire de l'ancien, et cette mémoire était indélébile.


Il releva la tête. Dans le rétroviseur, ses yeux étaient rouges, bouffis, méconnaissables. Il se regarda longtemps, cherchant sur ce visage défait les traces de l'homme qu'il était devenu.


Puis il démarra.


Il ne savait pas où il allait. Il ne savait pas ce qu'il ferait demain, ni dans une heure, ni dans une minute. Il savait seulement qu'il devait continuer d'avancer, même sans direction, même sans espoir.


Parce que s'arrêter, c'était mourir.


Et malgré tout, malgré l'enveloppe blanche, malgré les papiers du divorce, malgré ce refus silencieux et définitif, il n'était pas prêt à mourir.


Pas encore.


Pas tant que ses enfants respiraient le même air que lui, quelque part dans cette ville endormie.


Pas tant que Clarisse existait, même si elle ne voulait plus de lui.


Pas tant qu'il y avait, dans l'immensité indifférente du ciel, une infime possibilité que tout ne soit pas perdu.


Il roula longtemps, sans but, sans destination. Les rues de Yaoundé défilaient, familières et étrangères à la fois. Il croisa des taxis-brousse bondés, des femmes vendant des beignets au bord de la route, des enfants qui jouaient encore sous les lampadaires.


La vie continuait.


Lui aussi. Il continuerait.


Même avec ce vide immense dans la poitrine, même avec ce nom d'avocat gravé au fer rouge dans sa mémoire, même avec cette certitude nouvelle que l'amour ne suffisait pas à réparer l'irréparable.


Il continuerait.


Parce que c'était tout ce qu'il savait faire, désormais.


Continuer.


Avancer.


Espérer, malgré tout, contre tout, jusqu'à la fin.


Il ne savait pas encore que cette nuit marquerait un tournant, que les mois à venir lui réserveraient d'autres épreuves et d'autres grâces, que l'enveloppe blanche n'était pas une fin mais un commencement — le plus douloureux, le plus nécessaire des commencements.


Il ne savait pas encore que Clarisse, derrière la porte close, pleurait elle aussi.


Il ne savait pas encore que l'amour, parfois, emprunte les chemins les plus tortueux pour arriver à destination.


Cette nuit-là, sur un parking anonyme de Yaoundé, Samuel était simplement un homme brisé, qui avait tout donné et qui avait perdu.


Et cela suffisait pour l'instant. Cela suffisait pour pleurer, pour souffrir, pour douter.


Mais pas pour renoncer.


Pas encore.


Pas lui.


 Le Point sur la Table


Un mois.


Samuel avait posé l'enveloppe blanche dans l'armoire de sa chambre, entre ses chemises soigneusement repassées et le vieux pull en cachemire que Clarisse lui avait offert pour leurs cinq ans de mariage. Il ne l'avait pas ouverte. Il n'avait pas appelé l'avocat. Il avait simplement refermé la porte de l'armoire et avait continué à vivre comme si cette enveloppe n'existait pas.


Deux mois.


Il venait toujours à Mvog-Mbi chaque matin. Il préparait les petits-déjeuners, emmenait les garçons à l'école, changeait Reine, promenait le landau dans le quartier. Il faisait les courses, le ménage, la cuisine. Il était efficace, silencieux, irréprochable.


Mais il ne parlait plus à Clarisse.


Pas un mot. Pas un regard. Pas un de ces messages tendres qu'il lui envoyait autrefois, pas une de ces attentions discrètes qui ponctuaient leurs journées. Il était devenu un fantôme dans sa propre vie, présent mais absent, visible mais insaisissable.


Clarisse l'observait, déchirée entre le soulagement et un malaise grandissant. Elle avait voulu cette distance, cette neutralité. Maintenant qu'elle l'obtenait, elle ne savait qu'en faire.


Trois mois.


Noé demanda un soir, en regardant son père ranger la cuisine : « Papa, t'es fâché contre maman ? »


Samuel s'immobilisa, une assiette à la main.


« Non, mon grand. Je ne suis pas fâché. »


« Pourquoi tu lui parles plus, alors ? »


Il reposa l'assiette très doucement, comme si elle était en cristal. Il s'accroupit devant son fils, prit ses petites mains dans les siennes.


« Parce que des fois, les grands, ils ont besoin de silence pour réfléchir. Ça n'a rien à voir avec vous. Toi, Maël, Reine… vous êtes tout ce qui compte pour moi. »


Noé le regarda longuement, ses yeux d'enfant cherchant une vérité que son père n'osait pas formuler.


« Tu vas revenir bientôt ? »


« Je ne suis jamais vraiment parti, mon champion. Je suis là chaque matin, chaque soir. »


« Mais tu dors pas ici. »


Samuel ne répondit pas. Il serra son fils contre lui et resta ainsi un long moment, le visage enfoui dans ses cheveux qui sentaient le shampoing à la mangue.


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Ce soir-là, quand les enfants furent couchés, Clarisse le rejoignit dans le salon.


Il était assis dans le canapé, les mains vides, le regard perdu sur le jardin obscur. Il ne l'avait pas entendue venir, ou il faisait semblant. Depuis trois mois, il avait développé une faculté étrange de s'absenter de lui-même, de se retirer dans une forteresse intérieure où elle ne pouvait pas l'atteindre.


« Samuel. Il faut qu'on parle. »


Il ne bougea pas. Seule une légère tension de sa mâchoire indiqua qu'il avait entendu.


« Les papiers. Tu les as reçus il y a trois mois. Tu ne m'as jamais dit ce que tu comptais faire. »


Silence.


« Il faut que tu signes, Samuel. Il faut que tu rencontres l'avocat. On ne peut pas rester dans cet entre-deux indéfiniment. »


Il se tourna lentement vers elle. Ses yeux étaient calmes, mais quelque chose brûlait derrière, une braise mal éteinte.


« Et si je ne veux pas signer ? »


Clarisse sentit sa mâchoire se serrer.


« Ce n'est pas une question de vouloir. C'est une décision que j'ai prise. Elle est réfléchie, définitive. »


« Définitive. » Il répéta le mot comme on goûte un poison. « Rien n'est jamais définitif, Clarisse. Tu m'as laissé revenir dans ta vie, dans ton lit, dans le corps de notre enfant. Tu m'as laissé t'aimer encore, encore et encore. Et tout ça ne comptait pas ? »


Sa voix montait, perdait son calme artificiel.


« Tout ce que j'ai fait depuis un an, tout ce que j'ai changé, tout ce que j'ai appris… ça ne compte pas ? Les nuits où je suis resté éveillé à te regarder dormir, les matins où j'ai préparé les biberons de Reine, les devoirs avec Noé, les câlins de Maël… tout ça, c'était quoi ? Une mascarade ? Une stratégie pour te reconquérir ? »


« Samuel, je n'ai jamais dit que… »


« Combien de fois, Clarisse ? » Sa voix était devenue rauque, étranglée. « Combien de fois vais-je devoir te demander pardon ? Combien de prières, de larmes, de nuits blanches ? Combien de séances chez le psy, de livres lus, de promesses tenues ? Dis-moi le chiffre. Je le ferai. Je paierai. Mais dis-moi quand ça s'arrête. »


Elle recula d'un pas, heurtant la table basse.


« Il ne s'agit pas de payer ou de mériter, Samuel. Il s'agit de ce que je peux, moi, supporter. Il s'agit de la peur qui me réveille encore certaines nuits, du doute qui ronge chaque moment de bonheur. Il s'agit de moi. De ce dont j'ai besoin. »


« Et tu as besoin de quoi ? » Il s'était levé, tendu comme un arc. « De me voir souffrir ? De me punir indéfiniment ? »


« De ne plus vivre avec la peur ! » cria-t-elle. « De ne plus me demander, chaque fois que tu te fâches, chaque fois que tu élèves la voix, si la main va se lever à nouveau ! »


Le silence qui suivit fut absolu, dévastateur.


Samuel la regardait, et dans ses yeux, toute la colère reflua, laissant place à quelque chose de pire : la compréhension.


« Je ne te ferai plus jamais de mal, dit-il, et sa voix n'était plus qu'un souffle. Je te l'ai promis. Je l'ai juré devant Dieu. »


« Tu avais déjà juré. »


Les mots tombèrent entre eux, simples, définitifs. Il n'y avait pas de reproche dans sa voix. Juste un constat. Une cicatrice qui ne se refermerait jamais.


Samuel sentit le sol se dérober sous ses pieds. Toute sa reconstruction, toutes ses certitudes, toutes ses belles résolutions vacillèrent face à cette vérité nue : il avait brisé sa parole une fois. Rien ne garantissait qu'il ne la briserait pas à nouveau. Aux yeux de Clarisse, il serait toujours l'homme qui avait promis et qui avait failli.


« Je ne veux pas divorcer, dit-il, et sa voix était celle d'un enfant qui refuse l'inévitable. J'ai besoin de vous. De ma famille. Je suis suivi par le docteur Mengue depuis un an, Clarisse. Un an à creuser dans ma propre merde, à comprendre d'où vient cette violence, à désapprendre tout ce que mon père m'a enseigné. Je fais tout ce qu'on m'a dit de faire. Tout. »


Il s'approcha d'elle, les mains tendues, suppliantes.


« Comment veux-tu que je fasse ? Comment veux-tu que j'accepte de vous perdre alors que je suis enfin en train de devenir l'homme que vous méritez ? »


Clarisse le regardait, et son visage était un masque de douleur contenue.


« Je ne te demande pas d'accepter. Je te demande de signer. »


« Mais pourquoi ? » cria-t-il. « Pourquoi maintenant, après tout ce qu'on a traversé, après cette année où j'ai été présent chaque jour, où j'ai pris soin de toi, des enfants, de notre fille ? Dis-moi ce que j'ai fait de mal. Dis-moi comment réparer. »


« Tu ne peux pas réparer, Samuel ! » Ses propres larmes coulaient maintenant, libérées. « Tu ne peux pas revenir en arrière et effacer cette seconde où ta main a frappé mon visage. Tu ne peux pas effacer la terreur dans les yeux de Noé, les pleurs de Maël, le sentiment de trahison absolue que j'ai ressenti. C'est ça, le problème. Ce n'est pas ce que tu fais maintenant. C'est ce que tu as fait. Et rien, rien ne pourra jamais le réparer. »


Samuel sentit quelque chose se briser en lui. Un barrage, une digue, le dernier rempart qu'il avait érigé contre le désespoir.


« Depuis que Reine est née, dit-il, la voix blanche. Depuis que notre fille est venue au monde. Combien de fois ai-je dormi ici ? »


Elle ne répondit pas.


« Combien de nuits suis-je resté éveillé à veiller sur elle, sur toi, sur les garçons ? Combien de biberons ai-je préparés, de couches changées, de pleurs consolés ? »


Silence.


« Ai-je eu un seul geste violent ? Une seule parole déplacée ? Un seul regard qui t'ait fait peur ? »


« Non. »


« Alors ces moments-là, tout ce que j'ai fait depuis un an… ça ne compte pas ? »


Elle le regarda, et dans ses yeux, il vit l'abîme qui les séparait.


« Ces moments ne comptent pas, Samuel. Pas pour ça. Ils comptent pour les enfants, pour Reine, pour la vie qu'on a réussi à maintenir malgré tout. Mais ils ne comptent pas pour effacer ce que tu as fait. Rien ne comptera jamais pour ça. »


Il aurait dû entendre la nuance. Il aurait dû comprendre qu'elle ne niait pas ses efforts, sa présence, son amour. Elle disait simplement que la faute était ineffaçable, et que le pardon n'était pas une transaction.


Mais il n'entendit rien. Il ne comprit rien. La douleur était trop vive, trop aveuglante.


« Depuis que notre fille est née, répéta-t-il, comme un automate. Depuis que je t'ai retrouvée, aimée, depuis que j'ai cru qu'on pouvait… »


Sa voix monta, se brisa.


« Depuis quand est-ce que je ne compte plus pour toi, Clarisse ? Depuis quand est-ce que tout ce que je fais ne pèse rien face à cette seule seconde ? »


« Samuel, calme-toi… »


« Je suis calme ! » hurla-t-il. « Je suis calme depuis un an ! Je suis calme, patient, compréhensif, aimant ! Je me suis éteint moi-même pour ne pas te faire peur, j'ai avalé ma colère, ma frustration, mon désespoir, je les ai enfouis si profond qu'ils pourrissent ma chair jour après jour ! Et tout ça pour quoi ? Pour que tu me dises que rien ne compte ? »


Sa main s'abattit sur la table.


Le bruit fut sec, brutal. La table trembla. Un verre tomba, se brisa sur le carrelage.


Clarisse recula d'un bond, le visage soudain livide, ses mains se levant instinctivement pour protéger son ventre — ce réflexe des femmes qui ont connu la violence, qui savent qu'un geste peut en annoncer d'autres.


Samuel la regarda.


Il vit la peur dans ses yeux. La peur de lui.


Il vit ses mains levées, son corps tendu, prêt à fuir.


Il vit le verre brisé à ses pieds, éclats de cristal reflétant la lumière du salon.


Et il comprit.


Toute la colère, toute la frustration, tout le désespoir des trois derniers mois refluèrent instantanément, laissant place à un vide abyssal.


« Pardon », murmura-t-il.


Il ne savait pas si ce pardon était pour le verre brisé, pour le poing sur la table, pour toute cette année de faux-semblants, ou pour cette seconde originelle qui avait tout déclenché. Peut-être était-ce pour tout à la fois.


Il ne la regarda pas. Il ne pouvait pas. Il saisit ses clés sur la console, ouvrit la porte.


« Samuel, attends… »


Sa voix à elle, derrière lui, était à peine audible. Il n'y répondit pas.


Il sortit dans la nuit, referma la porte, traversa le jardin. Il ne courrait pas. Il marchait lentement, posément, comme un condamné qui se rend à l'échafaud.


Dans la voiture, il ne pleura pas.


Il n'en avait plus la force.


Il resta longtemps immobile, les mains sur le volant, à regarder sans les voir les lumières de la maison de Mvog-Mbi. De l'autre côté de cette porte, Clarisse était seule avec ses peurs, avec le verre brisé, avec la preuve que rien n'était vraiment réparé.


Il avait frappé la table. Il avait crié. Il avait vu la peur dans ses yeux.


En un instant, il avait réduit en cendres un an de reconstruction.


Il démarra. Il roula sans but, comme tant de fois ces derniers mois. Les rues de Yaoundé défilaient, indifférentes à sa douleur. Il croisa une femme qui rentrait du marché, un groupe d'hommes attablés devant une bière, un enfant qui jouait encore sous un réverbère.


La vie continuait.


Lui aussi. Il continuerait.


Mais ce soir, il ne savait plus pourquoi.


Ce soir, il ne savait plus s'il méritait de continuer.


Ce soir, il ne savait plus rien, sinon que la peur dans les yeux de Clarisse était une blessure qui ne se refermerait jamais, et qu'il en était l'unique responsable.


Il roula longtemps.


Quand il rentra enfin à Bastos, la maison l'accueillit avec son silence familier. Il monta dans sa chambre, ouvrit l'armoire, regarda l'enveloppe blanche posée entre ses chemises et le vieux pull en cachemire.


Il ne l'ouvrit pas.


Il n'était pas prêt.


Peut-être ne le serait-il jamais.


Il ferma la porte de l'armoire, éteignit la lumière, et s'allongea sur son lit dans le noir.



N'oublions pas d'aimer les ami.es...

Partir après la prem...