Chapitre 19 La Maison sur la Colline
Write by belleetrebelle
La maison poussait lentement sur les hauteurs de la ville de Yaoundé, là où la ville épouse les courbes des collines et où les manguiers centenaires offrent leur ombre généreuse. Chaque week-end, après avoir déposé les garçons à leurs activités, Samuel venait sur le chantier.
Il aimait l'odeur du ciment frais, le bruit des truelles contre les parpaings, la manière dont la lumière du matin glissait sur les murs encore nus. Il aimait regarder les ouvriers s'affairer, transformer ses plans en une réalité de pierre et de béton. Il aimait cette maison qui n'était pas encore habitée, pas encore vivante, pas encore eux.
L'architecte, un vieux monsieur aux doigts tachés d'encre, avait levé un sourcil quand Samuel avait confirmé qu'il souhaitait conserver les plans d'origine.
« Vous êtes sûr ? Votre situation a changé. Une maison plus petite serait plus adaptée à une personne seule. »
Samuel avait regardé les plans étalés sur la table, ces courbes qu'ils avaient dessinées ensemble, Clarisse et lui, un soir d'insouciance. Elle voulait une grande véranda pour les goûters d'anniversaire. Une cuisine ouverte sur le salon pour ne jamais être séparée des invités. Une chambre parentale avec un dressing suffisamment grand pour ne jamais avoir à choisir quels vêtements garder. Un jardin où les enfants pourraient courir et les manguiers donner leur ombre.
« Je garde les plans », avait-il dit.
Il ne savait pas exactement pourquoi. Par fidélité à une promesse qu'elle n'avait pas faite. Par incapacité à renoncer à ce rêve commun. Par cet espoir absurde, indécrottable, qui continuait de battre dans sa poitrine comme un cœur surnuméraire.
Peut-être, un jour, elle reviendrait.
Peut-être pas. Mais la maison serait là, prête à l'accueillir. Comme lui.
L'argent pour cette maison, il l'avait économisé pendant des années. Une somme importante, prélevée discrètement sur ses primes, ses gratifications, les petits bonus qu'il ne déclarait pas toujours. C'était son projet secret, son cadeau pour leurs quinze ans de mariage.
Il n'y aurait pas de quinzième anniversaire.
Mais la maison, elle, serait construite.
Les papiers du divorce étaient signés, enregistrés, archivés quelque part dans les sous-sols du tribunal de première instance. Juridiquement, Samuel et Clarisse n'étaient plus rien l'un pour l'autre. Des étrangers avec un passé commun, des parents d'enfants partagés.
Samuel avait cessé de venir chercher les garçons devant la maison. Il se garait désormais au portail, à l'entrée de la rue. Les enfants sortaient, traversaient le jardin, ouvraient la portière. Il ne voyait plus Clarisse. Il ne voyait plus Reine, sauf sur les photos que les garçons lui montraient. Ou à des fêtes de famille .
« Regarde, papa, Reine elle a fait du dessin ! »
Un gribouillis informe aux couleurs vives, signé d'une main de deux ans. Samuel l'avait scotché sur son frigo, à côté de ceux de Noé et Maël.
Il se débrouillait avec les garçons comme il pouvait. Les week-ends étaient remplis de foot, de devoirs, de dessins animés, de repas improvisés dont il maîtrisait désormais les classiques. Le dimanche soir, il les ramenait au portail, les embrassait, les regardait disparaître dans l'allée.
Personne ne sortait sur le perron pour le saluer.
Clarisse, de son côté, ne le sollicitait plus.
Plus de messages sur la santé des enfants, plus de questions sur les horaires, plus de ces échanges fonctionnels qui avaient meublé leurs premiers mois de séparation. Elle avait appris à se débrouiller seule. Elle avait trouvé d'autres relais pour les jours où elle travaillait tard, d'autres épaules pour porter les cartables et les courses.
Samuel était devenu superflu.
Il ne lui en voulait pas. Comment aurait-il pu ? C'était lui qui avait créé cette distance, lui qui avait signé les papiers, lui qui avait accepté ce nouveau mode de vie où ils étaient devenus des étrangers polis, des parents coordinateurs, des ex.
Mais chaque dimanche soir, en rentrant seul dans la maison vide de Bastos, il sentait le poids de cette superfluité s'abattre sur ses épaules.
Professionnellement, pourtant, tout allait mieux.
Sa démission de l'ancienne entreprise, cette décision qu'il avait prise dans la douleur et l'incertitude, s'était révélée être la meilleure de sa vie. Libéré du joug de Nomo, délivré de cette pression constante qui l'étouffait depuis des années, il avait retrouvé l'énergie et la créativité de ses débuts.
Consultant. Le titre lui allait bien. Il venait, il aidait, il repartait. Il n'était pas prisonnier. Il n'était pas sous pression. Il était maître de son temps, de ses choix, de sa vie.
Avec toute son expérience — douze années dans l'un des plus grands groupes du pays, des centaines de projets menés à bien, des équipes formées et des cadres promus — il était devenu une ressource précieuse. Les entreprises avaient besoin de lui. Pas de sa soumission, pas de son silence. De son savoir, de son regard, de sa capacité à résoudre les problèmes qu'il avait lui-même appris à identifier.
Il gagnait bien sa vie. Moins qu'avant, mais assez pour continuer de verser sa pension, d'épargner pour l'avenir, et d'investir dans cette maison sur la colline qui lui prenait tout son argent et tout son cœur.
Un soir, Paul l'appela.
« Tu vas bien, petit frère ? »
Samuel était assis dans sa véranda, un verre de jus de bissap à la main, regardant les manguiers se balancer dans la lumière déclinante.
« Je vais bien. »
« Tu dis toujours ça. »
« Parce que c'est vrai. J'ai du travail. Les enfants vont bien. La maison avance. »
Silence à l'autre bout du fil.
« Et elle ? »
Samuel serra son verre un peu plus fort.
« Elle va bien aussi. Reine a fait ses premiers dessins. Noé est premier de sa classe. Maël apprend le foot. »
« Je ne parlais pas des enfants. »
Nouveau silence.
« Je ne sais pas, Paul. Je ne lui parle plus. On communique par avocats interposés. »
« Ça fait un an, Samuel. Un an que le divorce est prononcé. Tu comptes vivre comme ça jusqu'à quand ? »
Samuel regarda le ciel qui s'assombrissait, les premières étoiles qui perçaient timidement la voûte céleste.
« Je ne compte pas. Je vis. C'est tout. »
Il raccrocha peu après, prétextant de la fatigue.
Cette nuit-là, il rêva de Clarisse. Elle était dans la nouvelle maison, avant même que les peintres aient fini leur travail. Elle marchait pieds nus sur le carrelage de la cuisine, ses doigts effleurant les plans de travail, les placards pas encore posés. Elle souriait.
« Elle est belle, ta maison », disait-elle.
« Notre maison », corrigeait-il dans le rêve.
Elle ne répondait pas. Elle continuait de marcher, de toucher, de s'imprégner de cet espace qui avait été pensé pour elle. Puis elle disparaissait, comme une fumée, comme un souvenir.
Samuel se réveilla en sursaut, le cœur battant, la main tendue vers une absence.
Le lendemain, il se rendit sur le chantier.
La maison était presque terminée. Il restait les finitions — la peinture, les luminaires, la cuisine à installer. Dans quelques semaines, il pourrait emménager.
Il monta sur la véranda, celle qu'il avait agrandie par rapport aux plans originaux, pour que les goûters d'anniversaire puissent accueillir tous les cousins. Il s'assit sur le rebord encore nu, les jambes pendant dans le vide, et regarda la ville s'étendre à ses pieds.
Yaoundé était belle, vue d'ici. Les collines se succédaient, vertes et douces, parsemées des taches rouges des toits de tôle et des flèches des églises. Le ciel était immense, changeant, vivant.
Il pensa à Clarisse. À Reine. À Noé et Maël. À cette famille qu'il avait eue, qu'il avait perdue, qu'il n'avait jamais vraiment su garder.
Il pensa à cette maison qu'il avait construite pour eux, et qui ne serait peut-être jamais la leur.
Il pensa à tout ce qu'il avait fait, à tout ce qu'il avait changé, à tout ce qu'il était devenu.
Et il se demanda, pour la millième fois, si cela suffirait un jour.
Il n'eut pas de réponse.
Mais pour la première fois depuis longtemps, cette absence de réponse ne lui sembla pas insupportable.
Il se leva, épousseta son pantalon, et redescendit vers sa voiture.
La maison serait bientôt prête.
Il serait là pour l'accueillir.
Le reste, il ne pouvait pas le contrôler.
Il avait appris à vivre avec cette impuissance. Il avait appris à espérer sans exiger, à aimer sans posséder, à attendre sans attendre.
Il avait appris à être seul.
Mais ce soir, en regardant la nuit tomber sur Yaoundé, il se surprit à sourire.
La maison était belle. Elle ressemblait à leurs rêves. Elle ressemblait à elle.
Et tant qu'elle serait là, debout sur sa colline, il y aurait une raison d'espérer.
Même contre toute espérance.