Chapitre 6 l'exode

Write by belleetrebelle

Le petit-déjeuner fut un exercice de haute voltige. Clarisse souriait, coupait les tartines, vérifiait les cartables avec une sollicitude exagérée. Elle parlait d’une voix trop claire, trop gaie, une voix qui sonnait faux à ses propres oreilles.


« Allez, Maël, finis ton jus. Noé, ton cahier de texte est bien signé ? »


Ses yeux évitaient soigneusement l’escalier, d’où aucun bruit ne descendait. L’absence de Samuel à table était une présence en creux, un fantôme plus lourd que sa chair. Noé, assis bien droit, jetait des regards furtifs vers la porte de la cuisine.


« Papa ne vient pas ? » finit-il par demander, poussant des céréales dans son lait.


Clarisse s’immobilisa une seconde. « Non, mon cœur. Papa n’a pas très faim ce matin. »


Maël leva ses grands yeux. « Il est encore en colère ? »


La question, innocente, lui perça le cœur. « Non, mon chat. Il est… triste. Comme nous. Mais maman va s’occuper de tout. Maintenant, dépêchons-nous, vous allez être en retard. »


Le « comme nous » était un risque. Une reconnaissance de leur chagrin commun. Elle devait leur laisser cet espace, à eux aussi.


Le moment le plus dur fut celui des au revoir. Habituellement, Samuel venait les embrasser, ou du moins, criait un « bonne journée ! » depuis l’étage. Ce matin, le silence de la maison était assourdissant.


Sur le pas de la porte, Clarisse s’agenouilla et les serra très fort contre elle, respirant l’odeur de leur shampoing, de l’enfance préservée malgré tout.


« Je viendrai vous chercher à la sortie de l’école, comme d’habitude », chuchota-t-elle. « Mais ce soir, on va faire une petite surprise. On va aller dormir chez tante Lucie. Comme un mini-vacances ! »


Les yeux de Noé s’illuminèrent un instant, puis se voilèrent de méfiance. Il était trop intelligent pour ne pas faire le lien. « À cause d’hier soir ? »


« Oui, mon amour. À cause d’hier soir. Pour que tout le monde se repose et réfléchisse. C’est temporaire. » Le mensonge lui brûla la langue. Elle n’en avait aucune idée, si c’était temporaire. Mais c’était ce qu’il fallait dire.


Elle les regarda partir sur le trottoir, les cartables sur le dos, la main dans la main avec la maman d’un copain à qui elle avait jeté un « urgence familiale » au téléphone plus tôt. Quand ils tournèrent le coin de la rue, son sourire forcé s’effondra. Elle ferma la porte et s’y adossa, les yeux clos, prenant enfin une pleine respiration dans le silence de la maison. Un silence peuplé de souvenirs heureux qui, soudain, lui faisaient mal.


Elle monta l’escalier, évitant la chambre, et entra dans la leur. Samuel n’y était plus. Le fauteuil près de la fenêtre était vide. Elle ignora le pincement au cœur – de soulagement ou de tristesse, elle ne savait plus – et se mit à l’œuvre avec une efficacité méthodique.


Elle sortit trois valises du dressing. Une grande pour elle et le bébé à venir, qu’elle remplirait à moitié, sachant qu’elle reviendrait chercher le reste plus tard. Deux petites pour les garçons. Elle choisit des vêtements pratiques, des pyjamas, les doudous, quelques jouets favoris. Elle prit les trousses de toilette, les médicaments pour enfants. Chaque geste était mécanique, précis, destiné à éviter la pensée.


Alors qu’elle pliait un pull de Noé, la porte de la chambre s’ouvrit.


Samuel se tenait sur le seuil, changé, rasé de près mais pâle comme un linge. Ses yeux étaient rougis. Il regarda les valises ouvertes sur le lit, et un tremblement parcourut sa mâchoire. Il ne dit rien. Il semblait incapable de parole.


Clarisse continua de plier, ne le regardant pas directement. « Je vais chez Lucie avec les enfants. Pour quelques jours. Le temps de… de voir les choses plus clairement. »


« Clarisse… », commença-t-il, la voix brisée.


Elle leva enfin les yeux vers lui, et ce qu’il vit dans son regard lui coupa le souffle. Ce n’était pas de la haine. C’était pire : une détermination froide, une résolution à toute épreuve. Le regard d’un capitaine qui abandonne un navire en perdition pour sauver l’équipage.


« Il faut que je fasse ça, Samuel. Pour eux. Pour moi. Pour ce bébé. » Sa main effleura son ventre, un geste qu’elle ne put retenir.


Il ferma les yeux, comme frappé. La grossesse. Cette nouvelle qu’il aurait dû apprendre dans la joie, et qui devenait un élément de plus du désastre. « Je… je ne savais pas. Félicitations », murmura-t-il, les mots sonnant absurdes et tragiques.


Elle hocha la tête, un simple mouvement. « Merci. »


« Je peux… aider ? Porter les valises ? »


Elle fut sur le point de refuser. Puis elle pensa aux enfants qui pourraient le voir, à la nécessité d’une transition la moins brutale possible. « D’accord. Les garçons seront contents de te voir avant qu’on parte. »


Le « avant qu’on parte » résonna comme un verdict.


Il descendit les valises, une à une, les posant près de la porte d’entrée avec une précaution infinie. Chaque valise était un morceau de sa famille qui quittait la maison.


Clarisse fit un dernier tour. Elle prit des photos dans des cadres, les cahiers de santé des enfants, son ordinateur. Elle vérifia les fenêtres, éteignit les lumières inutiles. Elle se comportait en locataire responsable quittant un logement, pas en épouse quittant son foyer.


Samuel l’observait, adossé au mur du couloir, les mains dans les poches, le visage un masque de douleur contenue. Il avait l’impression de regarder son propre enterrement.


Quand elle fut prête, elle mit son manteau. Le moment était venu.


« Ils vont bien, les garçons ? » demanda-t-il, la voix à peine audible.


« Ils sont sous le choc. Mais ils vont bien.




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