Chapitre 10

Ecrit par leilaji

LOVE SONG

Tome II

(suite de Xander et Leila + Love Song)


DENIS


Episode 10


J’ai très peu dormi après le départ en trombe de Leila. La voir me fait toujours ce petit effet de manque dès qu’elle n’est plus dans les parages. Mais cette rencontre prévue dans le domaine de son grand-père ne me dit rien qui vaille. J’ai comme un mauvais pressentiment. Mon instinct m’a rarement trompé concernant mes relations avec les autres. La plupart du temps, les gens ne s’aiment pas, ils s’utilisent et lorsqu’ils n’ont plus à rien à tirer les uns des autres, ils passent à autre chose. 

Je suis donc parti avec une heure d’avance, histoire de tâter le terrain. Après les indications de Monsieur Okili, j’arrive dans une belle demeure ancienne à Ntoum. J’envoie un message de localisation à Leila pour qu’elle sache où nous retrouver. Une jeune demoiselle m’installe à la terrasse avec des liqueurs et je vois Prince arriver à petits pas. Dans le genre décontracté, on ne fait pas mieux. Il porte un tee-shirt avec une inscription militaire, un jean noir ainsi que de vieilles converses noires.  Ca doit faire mille ans que je ne me suis pas habillé ainsi. 


— Bonjour grand. Le monde est petit, salue-t-il en dévalant les marches du perron. 

— Elle avait donc raison ? 

— Qui ? demande-t-il en s’asseyant face à moi. 

— Leila. Tu es son frère ? 

— Apparemment. 

— Tu le savais depuis quand ? 

— Personne ne savait rien. Je n’ai pas connu mon père. Ma mère m’en a un peu parlé mais apparemment, elle n’était pas assez bien pour lui alors il l’a zappée. J’ai été contacté il y a quelques années alors que j’étais encore en France et ce n’est que maintenant que je suis rentré que je prends réellement conscience de  ce que tout ça signifie. Je trouve que c’est une histoire de dingue ! 

— D’accord, je vois. 

— Ca me fait bizarre… ajoute-t-il dans un murmure en regardant au loin. 

— Quoi ? 

— D’avoir une sœur. Comme elle, de la famille... et quelle famille ! Mais vu ce que je sais de Papi, il va y avoir des turbulences…

— Pourquoi ? je demande en faisant tourner les glaçons dans mon verre de white horse. 

— Parce qu’elle est mariée à un autre alors qu’apparemment tu es l’heureux élu… affirme –t-il sans ambages dans un sourire éclatant de blancheur. 


Sous le coup de l’étonnement, je ne peux m’empêcher de recracher mon whisky sur lui. Il se lève immédiatement faisant bruyamment tomber sa chaise, les bras levés en signe de protestation. Je me redresse à mon tour cherchant de quoi m’essuyer la bouche tandis que le grand-père de Leila sort enfin et vient à notre rencontre … aux bras de ma mère. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? Il marche avec difficulté sans la canne. Je leur laisse le temps de s’installer tandis que ma mère retourne en cuisine et revient avec un torchon. Prince s’est contenté de s’essuyer la figure avec son tee-shirt. 


— Dis donc Denis Louis, tu ne sais plus te tenir ? 

— C’est quoi ce bordel ? 


Elle lève un sourcil de mécontentement et baisse les yeux sur le grand-père pour me faire constater que je devais mieux me tenir face à une personne plus âgée que moi. J’expire pour me calmer et prends le temps de saluer poliment tout le monde avant  de me rassoir. 


— Tu es là très tôt… me fait constater Monsieur Okili.

— Et je fais bien  j’ai l’impression… je réponds immédiatement en fixant ma mère. Je suis surpris de te voir ici maman ! Comment va la famille ? 

— Elle se porte à merveille, répond-elle en faisant un petit geste de sa main parfaitement manucurée. On avait des choses à se dire, continue cette dernière en restant debout à coté de lui. Je suis là pour confirmer les faits. 

— Quels faits ? 

— Il va falloir que tu te calmes d’abord. Et que tu écoutes attentivement papa Okili. 


Je leur souris. De mon sourire qui me donne un air de chacal et que mes adversaires détestent cordialement. Et j’écoute. Attentivement. 

Le vieil homme prend la parole et me raconte l’histoire de deux familles qui ont luttées pour avoir le pouvoir et de la trêve qui a été signée pour que règne la paix. Soit il me prend pour un con, soit il essaie de ne pas rentrer dans les détails. Pour que cette paix soit définitive, un mariage a été arrangé. Un mariage que le moment venu personne n’a respecté parce que le père de Leila s’était entiché d’une bonne. Ce qui avait mis Monsieur Okili dans tous ses états. Le père est mort et longtemps il a cru que sa lignée s’arrêtait là. Mais maintenant qu’il a retrouvé deux enfants, il compte bien remettre les choses en ordre avec les ainées de chaque famille.


— Et en quoi cette histoire me concerne ? 

— Il s’agit de nos deux familles mon fils, explique ma mère.

— Je ne comprends toujours pas en quoi cette histoire me concerne.

— Il s’agit de toi et Leila. 


Prince rit sous cape. J’ai envie de lui envoyer une torgnole ! 


— Je sais que c’est t’imposer une femme. Tu as un certain âge aujourd’hui et il serait peut-être temps d’y penser non ? Je t’assure que ma petite fille est digne de toi. 

— Ta petite-fille est mariée et aime son mari, j’assène sèchement oubliant tout respect.

— On ne va pas débattre d’un mariage arrangé avec des amis. Nous sommes de grandes personnes donc parlons le même langage Denis. 

— Papa Okili… je dis tout doucement essayant de remettre les choses à plat.

— Et ce n’est pas comme si elle t’était indifférente. Ta mère m’en a parlé… ajoute-t-il en souriant. 


Je plonge mon regard dans celui de ma mère qui baisse les yeux.


— Ce sont des choses que je t’ai dites à toi. Toi ma mère… et aujourd’hui, tu les utilises contre moi ? Quel genre d’homme ça fait de moi si je convoite la femme de mon frère ? Quel genre d’homme penses-tu avoir élevé ? Bordel ! 

— Ton frère ? Cet arabe ? intervient Monsieur Okili. 

— Il est indien pas arabe !


Bon là je sens que vais m’énerver. J’ai regardé avec mépris la famille d’Alexander traiter ce couple comme de la merde. Et je me disais avec fierté : ce n’est pas chez nous les noirs, qu’on traite de sauvage à tout bout de champs, qu’on verra ça. Et aujourd’hui tout ce cinéma doit recommencer ? 


— Bon soyons pragmatiques ! coupe aussitôt ma mère en posant sa main sur mon épaule dans le but de m’apaiser. Est-ce que son bonheur te tient à cœur? 

— Maman… 

— Alors fais ce qu’il faut pour cela. Je sais que le fait qu’on parle d’alliance entre deux familles cela te semble surréaliste et résolument obscurantiste. Oh mon Dieu de la sorcellerie… Il ne s’agit pas de ça mais de parole donnée et de promesse à tenir. Quand Dieu maudissait sur des générations à cause de la faute d’une seule personne, est-ce qu’on disait qu’il était sorcier pour cela ? Non. Cela nous révèle juste à quel point les liens de sang sont porteurs de malheur comme de bonheur et combien de fois les destins sont liés dans une même famille. Ce sont les lois de la nature et nous les africains les avons comprises très tôt et les avons toujours respectées. On allie que des choses qui doivent l’être. De manière romantique c’est comme la prédestination, si tu préfères ce thème plus occidental ! 

— Et puis ce n’est pas comme si vous vous détestiez … intervient Prince pour la première fois depuis le début de la conversation. 

— Pardon ? Qui te permet d’intervenir toi ? 

— C’est ma sœur et surtout je vous ai vu ensemble à la clinique. Elle agit avec toi comme si tu étais … plus qu’un ami. Peut-être qu’elle n’en a pas conscience mais il y a quelque chose entre vous deux, ne le nie pas. Vous êtes restés sur le parking à parler jusqu’à 6 heures du matin ! 6 heures du matin !!! Tu vas me parler d’amitié ? L’amitié entre homme et femme n’existe pas. Tu ne veux pas trahir ton ami ? Je peux le comprendre et c’est très noble de ta part. Mais c’est tout autant les trahir que de les laisser se battre pour être ensemble alors qu’ils n’ont en réalité jamais été faits pour être ensemble. Je dis ça… je dis rien, dit-il en se levant. 


Mon verre est vide et j’ai besoin d’air. Sauf que je ne peux pas faire un pas sans avoir braqué sur moi trois paires d’yeux qui attendent que je leur donne ma position. Je me serre un nouveau verre quitte la terrasse pour me refugier dans le salon. Ma mère me suit. J’ai la migraine. Je m’installe confortablement dans le canapé luxueux en cuir et regarde les pales d’un vieux ventilateur tourner sans brasser le moindre air frais. Je desserre ma cravate. J’ai le plus grand mal à réfléchir posément. Mon cœur bat la chamade. 


— Tu étais fou amoureux de ta femme n’est-ce pas ? Et tout le monde te disait : vous n’êtes pas fait pour être ensemble et toi tu ne voulais pas le croire. La passion brulait entre vous… et vous donnait l’envie de vous battre contre tous. Et quand la passion a cessé, elle t’a trompé et t’a fait élever un enfant qui n’était pas le tien. Alors dis-moi au final, quelle leçon en as-tu tiré ? 

— Je n’ai pas envie de te parler là en ce moment… dis-je en vidant mon verre et en le posant sèchement sur la table basse en bois d’ébène. 

— Fais pas l’enfant… ca te va mal. 


Elle s’installe en face de moi et prend ma main libre dans la sienne.


— Je sais que tu me trouves méchante et déloyale envers ton ami et je n’ai absolument rien contre lui. Mais aucune mère ne peut accepter de refuser le bonheur à son fils. Tu te souviens que tu es venu me voir pour me demander mon avis … quand tu voulais lui faire une surprise pour la nationalité…

— Oui.

— Je n’en revenais pas que mon fils si égoïste… Oui je sais je pèse mes mots, dit-elle en levant la main pour m’empêcher de l’interrompre. Je suis ta mère, je connais tes défauts et je le dis tout haut, tu as toujours été égocentrique et arrogant et limite impoli… déjà en culotte courte tu en faisais baver les filles parce que tu savais exactement ce qu’elles pensaient pouvoir obtenir de toi : de l’argent et ça t’a rendu très méchant. Mais pour la première fois de ta vie, tu as pris le temps de connaitre une femme et tu as réfléchi à comment la rendre heureuse alors que tu savais que tu n’allais en retirer aucun bénéfice sexuel…


Ce n’est pas croyable ! Voilà qu’on parle de sexe maintenant. Mais cette journée va me rendre fou.


— Et pour la fête des mères… continue t-elle sans prêter attention à mes mimiques agacées, tu disais que tu allais venir avec une amie dont le mari était absent… Tu l’as emmenée parce que tu ne voulais pas qu’elle reste toute seule… On a passé une merveilleuse soirée non ? Et je lui ai appris à faire les feuilles de manioc… Bon, j’avoue que ce n’était pas terrible mais vous étiez tellement adorables tous les deux… Tout ça tu l’as fait pour elle sans coucher avec elle.

— Maman ! 

— Quoi ? Je vois les femmes défiler dans ton lit. On m’en parle. Je n’en suis pas peu fière que tu plaises autant mais bon, il est temps que ça s’arrête maintenant. Je ne suis pas éternelle. Je veux voir aussi ma descendance…


Elle serre ma main et les larmes lui montent aux yeux. Je ferme les miens. Ma mère est l’unique femme au monde à savoir obtenir de moi absolument tout ce qu’elle veut. Enfin, c’était l’unique femme avant Leila. J’ai pour elle, tellement de respect. J’ouvre de nouveau les yeux et délicatement remet en place son pagne qu’elle a attaché dans ses cheveux naturels. Il s’en échappe des cheveux argentés par le passage du temps. Elle serre encore plus ma main.


— Elle fait de toi quelqu’un de meilleur. 

— Et alors ?

— Et c’est ça l’amour mon bébé. C’est du respect, de la patience… ce n’est pas seulement de la passion…  La passion seule ne suffit pas. Ton ami l’a éveillée à la passion … mais toi mon fils tu vas lui apprendre l’amour. Et vous allez être merveilleusement heureux ensemble. C’est toi qui m’as parlé de ce qu’elle tentait de faire pour les femmes ici au Gabon. Tu sais que ça a été mon combat à moi aussi même si j’ai été très discrète là dessus. Tu vas lui ouvrir les yeux et l’aider  à être ce qu’elle est destinée à être : une femme de pouvoir. Avec le soutien que nous allons lui apporter, elle changera le destin de milliers de femmes. Tu crois que c’est cet indien qui lui permettrait ça ? Vous êtes faits tous les deux pour ça… c’est votre destin ! 

— Vous… êtes… tous …fous. 

— Denis Louis c’est comme ça que je t’ai éduqué!

— C’est tout ce que j’ai à dire. 

— Denis Louis!

— Quoi ? Elle est tellement … malheureuse… Tout ce qu’elle veut c’est avoir un enfant avec son mari …

— Elle n’en aura pas avec lui ! 

— Quoi tu es Dieu maintenant ? Vous débarquez de nulle part pour lui dire comment vivre une vie qu’elle s’est construit toute seule. Et le plan… puisqu’il y a un plan… c’est que je profite de ce malheur ! Elle est censée apprendre à m’aimer après que je me sois conduit en salaud avec elle en détruisant son mariage ? C’est ça le plan… 


Je tape ironiquement dans mes mains… 


— Bravo maman. Bravo. Je viens de passer du rôle d’ami sur lequel elle peut compter en tout temps à celui d’ennemi. Bravo. Et je ne parle même pas de ce fou d’indien qui va devenir dingue avec vos manigances et penser que je suis de mèche avec tout ça ! Bravoooo !

— Ce n’est pas encore fini là-bas ? demande Okili. On ouvre le portail, je crois qu’elle arrive. 

— On arrive papa, répond aussitôt ma mère. Lève-toi et va le rejoindre. Sois poli s’il te plait. Je vais aller commencer à superviser le diner à la cuisine. Il n’y a pas de femme dans cette maison. Et crois moi mon fils, je ferai tout pour que tu ne finisses pas comme le vieux Okili. Prends tes responsabilités Denis Louis. Plus tu tardes à les prendre et plus les choses seront difficiles pour elle. Et tout ça finira en drame !


Je sors du salon. Et la fraicheur de l’air qui traverse la terrasse me remet les idées en place un bref moment. La voiture d’Alexander se gare et ils en descendent ensemble. Putain, elle est venue avec lui ! Je sais que tous les sentiments possibles doivent se lire sur mon visage. Je soupire et plante mes mains dans mes poches. J’espère que ce vieux fou d’Okili prendra au moins des gants pour lui expliquer ses théories. Il se lève pour marcher vers Leila et son mari et un des gardes se précipite pour lui donner sa canne. Il s’en empare et marche doucement vers eux. Tout dans son attitude sent la colère contenue. Leila a dû le remarquer aussi car elle me jette un coup d’œil soucieux. Je suis embarrassé. J’ai envie de lui dire : retourne dans cette putain de voiture et sors d’ici car tu ne vas pas aimer ce que tu vas entendre. Mais je ne peux pas. Pourquoi ? 

Elle finit par me quitter des yeux pour regarder Prince puis se décide à réchauffer un peu l’ambiance. 


— Bon après midi tout le monde. J’espère qu’on n’est pas trop en retard, la nuit a été longue. 

— Bonsoir Leila ! lance Prince.


Alexander tend une main polie à Monsieur Okili qui l’ignore complètement. Leila insiste et présente son mari. Ils s’échangent des mots. Ce n’est pas très cordial. Je connais Alexander et même à cette distance je sais qu’il ne saura pas se maitriser. 


— Je suis buté et tu l’es surement autant que moi ma petite fille. Alors je ne vais pas passer par mille chemins. L’homme à qui tu es destinée n’est pas celui là. Il se trouve sur la véranda. L’enfant que tu veux tant. C’est avec lui… ne t’obstine plus contre ce que les ancêtres ont écrit pour toi.


Je vois Alexander s’avancer vers le grand père de Leila tandis que Prince se lève et que les gardes suivent le même mouvement. 


— De quoi parlez-vous ? 

— De ma petite fille que je ne laisserai plus se faire mépriser par ta famille. Puisqu’ils ne savent pas la valeur d’une vraie femme autant la donner à une personne qui le saura. 

— Ma femme… Vous êtes en train de parler de ma femme… Vous débarquez d’où ? 

— Sortez de chez moi !

— Vous n’avez pas le droit de faire ça alors qu’elle se faisait une joie de vous connaitre, continue-t-il en s’avançant vers le grand père de Leila. 

— Vous vous sortez tout de suite. Mais elle, elle reste !


Je me lève et marche vers eux car l’attitude d’Alexander met les gardes sur les dents. Prince n’est plus très loin de nous. La tension monte d’un cran. 


— Viens ma petite fille. Nous avons à parler. Tu dois connaitre ton histoire. La vraie…


Le  grand-père tend une main à Leila qui la regarde longuement avant de se faire tirer en arrière par son mari qui tient son autre main. Le geste déplait fortement à Monsieur Okili qui fait un signe de la tête aux gardes et sans même que je ne sache comment tout ça s’est lancé… Je vois un garde qui s’approche de trop près de Leila et Alexander qui réagit violement. Les autres gardes se lancent sur lui tandis que d’autres se mettent face à monsieur Okili comme pour le protéger. 


Ces gardes ont des armes et ils sont prêts à faire feu pour protéger leur patron. Qui viendra leur demander des comptes ? Personne. De réputation je connais Okili et son animosité envers les étrangers. Ma mère m’a une fois raconté comment un français s’était retrouvé dans l’œil de son cyclone après s’en être pris à un de ses amis pour une histoire de terrain. L’ami d’Okili se disputait le terrain avec ledit français qui avant même que la décision de justice ne soit rendue, est allé faire raser les baraques érigées par l’ami d’Okili. Ce dernier n’a pas bronché et est allé se plaindre au grand-père de Leila. Avec deux gardes, Monsieur Okili s’est rendu chez le français et lui a donné 24 heures pour quitter le Gabon après lui avoir expliqué qu’il était hors de question qu’il se comporte en esclavagiste sur une terre qui n’était pas la sienne. Et en représailles, il a fait abattre les chiens dudit français devant ses yeux et a fait bruler sa maison. Le lendemain, le français a quitté le Gabon définitivement. 


Le poing d’Alexander s’envole quand le garde bouscule malencontreusement Leila. Le visage de l’homme s’écrase au sol dans un bruit mat. On entend les cliquetis d’arme de poing qu’on met en joue pour être prêt à tirer. Le temps se fige… Je lève les yeux vers Alexander en furie…


— Tu touches encore à ma femme… dit-il en tentant de s’avancer vers l’homme qui gémissait par terre. Je vais vraiment te péter la gueule cette fois ci…


Les yeux révulsés, les narines dilatées, le corps entièrement tendu, il ressemblait à un animal enragé. Je ne sais pas d’où Prince est sorti pour arrêter Alexander dans son élan. Je ne l’ai même pas vu passer devant moi pour s’interposer. Il était judicieusement placé derrière lui et bloquait ses mains derrière son dos, l’empêchant ainsi de bouger. 


— Alexander… a lentement soufflé Leila sans même le regarder. 


Elle n’a pas quitté son grand-père des yeux. Elle n’a quasiment pas bougé depuis qu’on l’a bousculé. Alexander se détend et Prince le relâche en faisant une grimace, comme s’il venait de faire un effort surhumain pour le bloquer ce laps de temps où tout aurait basculé. Le garde se relève, la lèvre fendue. Monsieur Okili fait signe à tout le monde de se calmer.

 

— Tu es mêlé à tout ça Denis ? demande Leila.


Sa voix est calme et posée. Elle ne me regarde pas. Tout ce que je sais c’est que quoique je dise, ce sera retenu contre moi alors je ne réponds rien. Après tout, tout ça est peut-être de ma faute. Encore que je crois sincèrement aujourd’hui que tôt ou tard, il aurait pris contact avec elle. Ce n’est pas moi qui l’ai mis sur la piste de sa petite fille… je n’ai pas à me sentir coupable de tout ce qui arrive. Du moins j’essaie fort de m’en convaincre. 

Alexander tourne la tête vers moi. Ses yeux ont gardé la couleur de l’orage et je crois qu’il comprend enfin les implications de ce que vient de dire Monsieur Okili. Jusqu’à lors il était trop empli de colère pour percuter mais avec la question de Leila, il comprend que j’ai un rôle à jouer dans la déchéance qu’on lui réserve. 


— Non en fait je ne veux même pas le savoir. Je … 

— Laisse-moi te parler et t’expliquer… intervient Monsieur Okili.

— Tu as dit ce que tu avais à dire Grand-père ou qui que tu sois d’ailleurs…

— Reste courtoise jeune fille. 

— Je suis mariée !

— Je ne t’ai donné à personne. 

— Comment peux-tu donner quelque chose qui ne t’appartient pas ? réplique–t-elle immédiatement ivre de colère. Dis moi comment ? Où étiez-vous ? Tous ? Où ? demande-t-elle en faisant courir son regarde sur nous tous.


Ses yeux lancent des éclairs. Elle crie tellement fort que ma mère sort du salon et marche rapidement vers nous. 


— Quand je n’avais rien à manger avec ma mère, où étiez-vous ? Où étais-tu grand-père ? Quand il fallait payer mes études ? Où ?

— Tu nous as été caché par ta mère. Je connaissais la relation avec mon fils. Oui je l’ai interdite car il devait en épouser une autre de la famille de Denis. Je ne l’ai pas refusée parce qu’elle était bonne, non. Je l’ai refusé parce qu’il devait en épouser une autre. Ca ne s’est pas fait, il est mort. Mais jamais il ne m’a été dit qu’elle était enceinte de lui. Jamais elle ne nous l’a dit. C’est ma femme qui a découvert cette histoire peu avant de mourir et me l’a révélée. Tu penses sincèrement que si j’avais connu ton existence je t’aurai abandonnée ? Mon propre sang ? Moi Okili ? Sais-tu qui tu serais aujourd’hui si je t’avais élevée ? Je vais remettre les choses en ordre. Je suis peut-être brusque mais pas hypocrite. Je préfère que les choses soient claires. Tu es l’ainée de mes petits enfants, Denis Louis est l’ainé chez lui… 

— C’est une blague là ! C’est une question d’argent c’est ça ? intervient Alexander… Je respecte les traditions de ma femme et je suis désolé si on vous a manqué de respect en organisant des choses derrière votre dos. Oh mais qu’est-ce que je raconte, on ne vous connaissait pas ! ajoute-il de manière ironique. 


Plus personne ne prend la parole. Alexander passe une main nerveuse dans sa chevelure et se calme complètement. 


— Il faut une dot ? Ok. Combien ? Faites la liste. Je respecterai tout… Et on en finit avec cette affaire… faites une putain de liste ! Puisque vous êtes si pressé de vendre votre petite fille. 

— Alexander, j’interviens pour le calmer. 

— Toi ne me parle pas, me répond-il en s’avançant vers moi.


Prince s’interpose entre nous deux.

 

— Papa Okili. 


C’est ma mère qui vient de se rapprocher encore de nous, suivie par la dame de ménage qui m’a accueilli à mon arrivée. Toutes les têtes se tournent vers elle. Avec sa douceur habituelle, elle prend la parole et fait retomber la pression montée d’un cran.


— Papa Okili tu es fatigué. Judith, raccompagne-le, il doit manger et prendre ses médicaments. Denis Louis, toi aussi. Tu rentres chez toi. La réunion est terminée. Par contre, je vais rester avec Leila. Et dès que j’aurai fini de lui parler, elle rentrera chez elle. Khan, je suis heureuse de te voir mais là, il va falloir que tu rentres.  


Voilà comment se termine enfin, une journée de merde. 


— Ok. On va tous rentrer. 


Je me rapproche d’Alexander mais il me tourne le dos. 


— Alexander, il faut qu’on parle. 

— Ouais c’est ça ! dit-il avec dédain en se rapprochant de sa femme pour la prendre dans ses bras. 


Il la sert fort. A l’étouffer. Puis il prend son visage entre ses mains et pose son front contre le siens. 

— On se voit tout à l’heure, lui murmure-t-il.  Ecoute ce qu’elle a à te dire et on en reparle à la maison mera dil. Je ne veux pas rajouter de l’huile sur le feu, je vais y aller. Tout ce qu’il demandera, je le lui donnerai. Ok. Ne t’inquiète pas pour ça. Ok. 

— Rentrons… 

— Non. Ca va nous poursuivre. Il faut qu’on en finisse. Ca va aller. Tu finis. Tu m’appelles et je reviens te chercher. Je ne veux pas qu’il te ramène chez nous. Moi-même je reviendrais te chercher. 


Il pose un baiser sur son front et tourne les talons. 


*

**


Quoique je fasse dans ma vie, l’univers fait toujours en sorte que j’ai le mauvais rôle.  Si on était dans un film d’action, je serai surement le méchant, celui qu’on a hâte de voir mourir … Ca ne m’a jamais gêné. Il y a quelque chose de jouissif à être méchant. A ne pas se soucier de ce que les autres vont penser. C’est un genre de liberté dont on ne dispose pas quand on passe sa vie à faire plaisir aux autres. Ca ne m’a jamais gêné d’endosser le mauvais rôle. D’ailleurs, je pense que je suis meilleur dans ca quand dans tout autre chose. On me fait une note en interne me demandant mon autorisation pour virer des employés et ainsi augmenter ma marge… C’est sans ciller que je le fais. Dois-je en avoir honte ? Non. Dois-je avoir pitié ? Non. 

Qui a jamais eu pitié de moi ? Il faut faire une fête ? Je dois payer. Quelqu’un est malade ? Je dois payer… personne ne me demande si moi j’ai besoin qu’on fasse quelque choses pour moi… Mais tout le monde pense à moi quand il faut faire quelque chose pour les autres. Alors qui est vraiment méchant et qui est vraiment égoïste ? 

Tout le monde plane au dessus de moi comme un vautour autour d’un animal blessé. Ce qu’ils attendent c’est le faux pas qui me fera descendre de mon piédestal. Alors je vis pour ma gueule. Et c’est bien comme ça.  


Jusqu’à aujourd’hui, ca ne m’avait jamais gêné. 


Je n’ai pas trahi Alexander. J’ai été loyal. Jusqu’au bout de moi-même alors que tout en moi avait envie de s’accaparer d’elle. De quoi ont-elles pu discuter avec ma mère ? Nous avons quitté la villa de Ntoum et ca fait deux jours que je n’ai eu des nouvelles de personne. 


— A quoi penses-tu ? me demande Malaika en m’embrassant.

— A rien, je réponds en quittant ses bras.


Elle porte le même parfum qu’elle. Ca me trouble. Mon cerveau tape contre ma boite crânienne. Saleté de gueule de bois. Boire semblait être une bonne idée hier nuit. 

 

— T’es sûr que tu ne penses à rien? Tu es un peu distant …

— Tu veux que je t’ouvre ma tête pour que tu puisses le vérifier ? 

— Ohhh. On se calme monsieur j’ai envie de baiser mais pas de parler ? 


Je me lève du lit. Elle m’imite et se rend dans la douche en roulant des hanches. J’attrape une chemise et un pantalon en lin dans le placard. Je regarde l’heure sur mon téléphone posé sur la table de chevet. Il est quatorze heures putain ! Il faut que je prenne un cachet, j’ai un mal de crane pas possible. J’ai appelé Alexander hier et il n’a pas décroché. Il me bat froid, je peux le comprendre. Mais il pourrait au moins me laisser une chance de lui expliquer ce qui se passe. Je me gratte la nuque. 

Elle, je ne l’ai pas appelé… je le fais ou pas ? Je regarde l’écran de mon phone, le tourne dans tous les sens sans jamais composer le numéro. 


— Je retourne à Paris pour une affaire urgente. Tu me retrouves là-bas ? demande Malaika depuis la salle de bain. 


Le bruit d’eau qui coule couvre légèrement sa voix. J’en profite pour m’éclipser sans lui répondre. Je sors de la spacieuse chambre et descends les marches qui mènent à l’étage inférieur. Les yeux plissés, j’ai l’impression que tout le soleil de l’équateur s’est concentré sur les vitres de ma maison. 


— Bonjour Monsieur… vous avez une invitée qui vient d’arriver. Je lui ai dit…

— C’est qui bordel… je demande avec humeur.

— C’est moi, répond Leila en sortant du salon réservé aux invités.

  

Je ne l’avais jamais vu aussi désemparée ! Elle a d’énormes cernes sous les yeux et semble n’avoir pas dormi depuis notre dernière entrevue. Sa tignasse indomptée flotte sur ses épaules. Vu la tête que je fais, la dame de ménage disparait sur le champ et nous laisse tranquille. La table est faite. Je l’invite à prendre place mais elle ne bouge pas d’un iota. 


J’ai l’impression d’avoir face à moi la Leila d’il y a quelques années. Celle qui ne me supportait que parce que le mec avec qui elle couchait le lui avait demandé. 


— Je t’ai fait confiance. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il m’a demandée de te faire confiance. Tout est parti de là. Je n’avais pas spécialement envie d’être amie avec un mec comme toi.  

— Comme moi ? 

— Vous pensez que tout vous est dû parce que vous êtes riche… Ton genre de mec quoi ! Mais Alexander voulait que je te plaise. Il voulait … que l’homme qu’il voit comme son ainé m’apprécie. Et aujourd’hui sans scrupule, tu m’utilises contre lui. Après tout ce qu’il a fait pour toi…

— Je…

— Tu es ce que tu auras toujours paru être…

— Leila, je ne sais pas de quoi tu parles… je ne savais rien… 

— Monsieur Okili m’a contactée pour vérifier ce qui se passait contre ses entreprises. Un gros contrat. Lorsque je suis partie de la clinique et que je suis rentrée chez moi, on s’est disputé avec Alexander parce qu’il était fou d’inquiétude. Il ne savait pas où j’étais. Et comme je n’arrivais pas à dormir j’ai travaillé. Ca me détresse ! Gros coup de chance, j’ai décelé les failles en un rien de temps, ce qui n’arrive quasiment jamais dans ce type de gros dossier … j’aurai du me méfier. J’ai fait une rapide analyse et envoyé une stratégie aux avocats le jour même par mail. Je voulais que Monsieur Okili sache à quel point j’étais efficace. Par orgueil surement. Mais tout ça c’était avant que je ne sache quelques heures après qui il était vraiment… Et que je ne découvre qui attaquait ses sociétés… 

— Je ne comprends toujours pas… 

— Les sociétés qui cherchaient à racheter des parts de celles d’Okili sont des sociétés écrans derrière lesquelles se cachent le groupe d’Alexander. 

— Je lui ai dit de ne pas s’attaquer à ces sociétés mais il n’en a fait qu’à sa tête et on s’est disputé ! je le lui ai dit… demande le lui. 

— Je ne crois pas aux coïncidences…  d’où lui viennent les informations sur ces sociétés ? Qui l’a mis sur cette piste ?

— Moi. 


Son regard se durcit et je me sens obligé de me justifier. 


— Je voulais vendre… Et il s’est lancé dedans. Puis j’ai changé d’avis mais il a continué son opération alors que ses sociétés étaient déjà fragilisées… 

— Et je suis censée te croire ? 

— Et pourquoi je mentirai ? 

— Je crois que tu as aidé Okili à lui tendre… à nous tendre un piège ! Je suis liée par le secret professionnel, je ne peux pas dire à Alexander ce qui va lui tomber dessus par ma faute !  Tu as des actions et des parts avec Okili… Donc te parler de tout ça ne lui nuit pas. Mais Denis… je te préviens que ça ne va pas se passer comme ça… M’utiliser pour le ruiner… Le but du jeu c’est quoi ? Après lui demander une liste longue comme le bras et voir comment il sera incapable de payer ? On va me vendre à toi ? C’est ça ? Ton argent revient sur le tapis… Il peut t’offrir tout ce que tu souhaites… ?


Quelque chose s’est énervée en moi. Je ne sais pas quoi. Quelque chose en moi s’est rappelée de l’ancien Denis et n’a pas aimé ses accusations. Quelque chose en moi a été déçue qu’elle ne me laisse pas le bénéfice du doute. Ca ne lui a pas traversé l’esprit qu’on avait tous été floué par un mec vieux comme le monde et bien plus rusé que nous. Un homme qui a eu le temps de tout mettre en place et n’a plus qu’à attendre pour nous voir nous débattre. Non… 


Est-elle vraiment sur de pouvoir se permettre de m’avoir comme ennemi ? Tout le monde me parle de cette relation particulière qu’on a tous les deux. Est-elle vraiment sure d’être en colère contre moi à cause d’Okili et plutôt parce qu’elle se rend compte qu’il se peut qu’ils aient tous raison ?


Je redresse. Je l’approche lentement… 

Et si je cessai d’être l’homme loyal que je pensais être pour me contenter de chercher mon propre bonheur ? Et si je cessai de me soucier des autres puisque personne ne me crois assez honorable pour le faire. 


Je pense à tout ce qu’elle va devoir affronter toute seule. 

Et pour la première fois depuis que je les connais tous les deux, je me demande si cela en vaut la peine. Okili est un vieux fou, c’est sans conteste. Mais toute son histoire est elle si bancale que ça ? Un mariage dans une même culture c’est déjà assez compliqué mais dans deux cultures différentes, c’est la mer à boire. C’est tellement difficile de lutter contre sa famille même quand on ne l’a jamais connue. 

Pourquoi aimer quelqu’un devrait-il demander autant de sacrifices et de souffrances ? Elle l’aime, oui. Mais elle en paie le prix fort quotidiennement. 

La mère d’Alexander passe son temps à l’appeler pour lui rappeler que son fils attend toujours un enfant… 

La mienne … l’aimera comme sa propre fille. 

La famille d’Alexander la traite comme si elle n’était pas un être humain à part entière. Parce qu’elle a la peau noire. Elle n’est pas assez indienne à leur gout… La belle affaire !

La mienne jamais ne lui manquera de respect.

Et cet enfant qu’elle veut tant… 


Je pose une main sur sa joue et elle ferme les yeux comme lasse d’avoir à être forte face à moi. Je laisse ma main dériver vers son ventre et elle tressaille… comme si ma paume avait brulé sa peau.


Depuis quand l’amour doit-il être douloureux pour être vrai ? Peut-être au final que c’est parce que ce n’est-ce pas la bonne personne que c’est aussi difficile… 


Malaika choisit ce moment pour descendre. Leila la regarde longuement. Puis elle tourne les talons et s’en va. 


Elle aurait pu faire de même à sa famille. Juste leur tourner le dos et continuer sa vie, après tout elle ne leur doit rien. Mais apparemment, le vieux Okili a pensé à tout. Il tient désormais la bourse d’Alexander entre ses mains. 


Les choses vont se compliquer.


A bientôt 

Leilaji. 


On aime (pour me faire plaisir), on commente (pour débattre avec les autres et donner son point de vue),

Love Strong (Tome 2...