Chapitre 22 Les Braises sous la Cendre
Ecrit par belleetrebelle
La voiture de Clarisse s'éloigna sur la route de Mvog-Mbi, emportant avec elle le parfum de la nuit et la chaleur des corps enlacés. Samuel resta sur le perron, les enfants agglutinés autour de lui, regardant le véhicule disparaître au tournant.
Noé leva les yeux vers son père.
« Pourquoi maman elle est partie ? »
Samuel posa une main sur l'épaule de son fils.
« Parce qu'elle avait promis à tatie Lucie de passer les fêtes avec elle, mon grand. Et une promesse, c'est sacré. »
« Mais elle revient ? »
« Elle reviendra. Pour vous. Toujours. »
Maël, qui n'avait pas tout suivi de la conversation matinale, tira sur la manche de son père.
« Papa, on fait quoi aujourd'hui ? »
Samuel regarda ses trois enfants, puis la maison derrière eux, encore imprégnée de la présence de Clarisse.
« On va s'occuper, les champions. On va tellement bien s'occuper que maman sera fière de nous. »
De l'autre côté de la ville, Clarisse gara sa voiture devant l'immeuble de Lucie et resta un long moment assise au volant, le moteur éteint, les mains encore tremblantes.
Elle revoyait la nuit. Les lèvres de Samuel sur les siennes. Ses mains sur son corps. Leurs gémissements mêlés dans le silence de la chambre. La façon dont il l'avait regardée, comme si elle était la seule femme au monde.
Elle ne regrettait rien.
Rien du tout.
Lucie ouvrit la porte avant même qu'elle ait sonné, comme si elle l'avait guettée par la fenêtre. Son regard balaya sa sœur de la tête aux pieds, et un sourire entendu éclaira son visage.
« Toi, t'as passé une bonne nuit. »
Clarisse rougit malgré elle.
« Quoi ? Comment tu… »
« Ma chérie, tu brilles. Tu dégages une aura… je ne sais pas, joyeuse. Comme si on t'avait débranchée d'une prise et rebranchée à une source d'énergie neuve. »
Clarisse se laissa tomber sur le canapé du salon, un rie nerveux lui échappant.
« C'est si visible que ça ? »
« Pour moi, oui. Raconte. Tout. »
Et Clarisse raconta.
La soirée, les verres, le baiser, la chaise, la chambre, le matin, les enfants qui avaient débarqué dans le lit. Elle raconta avec des mots simples, des phrases hachées par l'émotion et la fatigue, mais ses yeux brillaient en parlant, et ses mains dansaient pour accompagner ses paroles.
Lucie l'écouta sans l'interrompre, buvant chaque mot, chaque silence, chaque sous-entendu.
Quand Clarisse eut fini, elle prit ses mains dans les siennes.
« Tu l'aimes toujours. »
Ce n'était pas une question.
« Je crois que je ne l'ai jamais arrêté. »
« Alors pourquoi tu es rentrée ? »
Clarisse regarda par la fenêtre, les toits de Yaoundé qui s'étendaient à perte de vue.
« Parce que j'avais besoin de temps. De réfléchir. De ne pas prendre de décision dans l'urgence d'une nuit de Noël. Parce que trois ans, ça ne s'efface pas en une nuit. Parce que j'ai peur, Lucie. J'ai tellement peur. »
« Peur de quoi ? »
« De souffrir encore. De croire que tout est possible et de me prendre un mur. De lui faire confiance et qu'il me trahisse à nouveau. Pas forcément par la violence — je sais qu'il a changé, je le vois — mais par… je ne sais pas. Par le silence. Par la distance. Par tout ce qui nous a séparés avant même la gifle. »
Lucie serra ses mains plus fort.
« Alors prends ton temps. Personne ne te demande de décider aujourd'hui. Mais ne ferme pas la porte, Clarisse. Pas complètement. Pas si tu l'aimes encore. »
Le soir même, le téléphone de Clarisse vibra.
« Bonsoir. J'espère que tu es bien arrivée. Les enfants ont demandé de toi avant de dormir. Je leur ai dit que tu pensais à eux. Bonne nuit, mon bébé. Samuel. »
Elle relut le message plusieurs fois. Mon bébé. Il n'avait pas utilisé ce surnom depuis des années.
Elle répondit sobrement :
« Bien arrivée. Merci. Bonne nuit. »
Le lendemain matin, nouveau message :
« Bonjour. Les enfants sont déjà levés, bien sûr. Reine a réclamé son câlin du matin. Je lui ai dit que maman l'embrasserait bientôt. Passe une bonne journée. »
« Merci. Toi aussi. »
Le soir :
« Grosse journée ici. Noé a fini ses devoirs tout seul comme un grand. Maël a marqué deux buts au foot. Reine a dessiné un truc que je suis censé reconnaître comme étant toi. Je l'ai accroché au frigo. Bonne nuit. »
« Trop mignon. Bonne nuit. »
Ainsi commença leur nouvelle routine.
Chaque matin, un message de Samuel. Chaque soir, un autre. Des nouvelles des enfants, des petits riens du quotidien, parfois une phrase plus personnelle, plus intime. Et chaque fois, Clarisse répondait. Sobriement. En monosyllabes. Mais elle répondait.
Elle ne pouvait pas s'en empêcher.
C'était comme une drogue douce, ces messages. Ils la connectaient à lui sans l'engager, la maintenaient dans son orbite sans la précipiter dans le vide. Elle les attendait, les lisait plusieurs fois, les rangeait dans un dossier secret de sa mémoire.
Parfois, elle souriait toute seule en les lisant. Parfois, elle sentait ses yeux s'embuer. Parfois, elle avait envie de répondre plus longuement, de lui dire tout ce qui lui passait par la tête, de se jeter à l'eau.
Mais elle se retenait.
Pas encore. Pas tout de suite.
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Samuel, lui, vivait sur un nuage.
Il avait aimé cette nuit d'amour avec une intensité qu'il n'avait pas connue depuis des années. Il avait redécouvert la femme qu'il avait épousée, celle qu'il aimait depuis toujours — et il avait découvert autre chose, aussi : une Clarisse plus affirmée, plus entreprenante, plus coquine que jamais.
Elle l'avait surpris. Elle l'avait subjugué. Elle lui avait rappelé pourquoi, malgré tout, malgré les années, malgré la distance, elle était la seule.
Alors il écrivait.
Chaque matin, chaque soir, il prenait son téléphone et il lui envoyait un message. Pas trop long, pas trop personnel, juste assez pour garder le lien, pour lui rappeler qu'il était là, qu'il pensait à elle, qu'il attendait.
Elle répondait à peine. Un mot, deux mots, rarement plus.
Mais elle répondait.
Et cela suffisait.
Pour l'instant, cela suffisait.
Les jours passèrent, doux et lents.
Samuel s'occupait des enfants avec une énergie nouvelle. Il les emmenait au parc, leur faisait découvrir les recoins de la maison, leur apprenait à cuisiner des plats simples. Le soir, après les avoir couchés, il s'asseyait sur la véranda, regardait les lumières de Yaoundé, et pensait à elle.
Il pensait à ses mains sur lui, à ses lèvres, à ses gémissements. Il pensait à la façon dont elle s'était abandonnée, puis dont elle était repartie, comme une vague qui se retire après avoir déferlé.
Il ne comprenait pas tout. Il ne savait pas où ils allaient. Mais il avait appris, à force d'épreuves, à ne pas exiger de réponses immédiates.
Il attendait. Il écrivait. Il espérait.
Le soir du 31 décembre, alors que la ville s'apprêtait à célébrer la nouvelle année, Samuel envoya un dernier message :
« Bonne année, mon bébé. Je ne sais pas ce que demain nous réserve. Je ne sais pas si nous aurons un "nous" à nouveau. Mais je sais que cette nuit de Noël restera gravée en moi pour toujours. Je sais que je t'aime. Je ne cesserai jamais de t'aimer. Bonne année, Clarisse. »
Il attendit longtemps une réponse.
Elle vint, enfin, après minuit.
« Merci, Bonne année, Samuel. »
C'était tout. C'était peu. C'était énorme.
Il s'endormit cette nuit-là avec un sourire aux lèvres, bercé par le bruit lointain des pétards et des youyous.
De l'autre côté de la ville, Clarisse regardait aussi les feux d'artifice depuis la fenêtre de Lucie, son téléphone serré contre son cœur.
Elle ne savait pas où tout cela mènerait. Elle ne savait pas si elle aurait le courage de sauter le pas, de lui faire confiance, de reconstruire sur les ruines du passé.
Mais pour la première fois depuis trois ans, elle sentait quelque chose bouger en elle. Un espoir minuscule, fragile, ténu.
Une braise sous la cendre. Et c'était déjà beaucoup.
La Nuit du Nouvel An
Les derniers feux d'artifice s'éteignaient sur Yaoundé, emportant avec eux les promesses et les espérances d'une année nouvelle. Dans l'appartement de Lucie, les deux sœurs étaient assises près de la fenêtre, le regard perdu sur les lumières lointaines de la ville.
« Bonne année, ma petite sœur », murmura Lucie en posant sa tête contre celle de Clarisse.
« Bonne année, Lucie. » La voix de Clarisse était douce, chargée d'une émotion qu'elle ne cherchait plus à cacher. « Je t'aime. Merci d'avoir été présente toutes ces années. »
Elle prit la main de sa sœur, la serra fort.
« Je ne sais pas comment j'aurais fait sans toi. Sans tes conseils, sans ta patience, sans ta maison quand j'avais nulle part où aller. Tu as été mon roc, Lucie. Mon phare dans la tempête. »
Lucie sourit, les yeux brillants.
« C'est mon rôle, non ? Grande sœur. Protectrice. Conseillère. Parfois un peu trop mère poule, je sais. »
« Non. Juste parfaite. »
Elles restèrent silencieuses un long moment, regardant les dernières lueurs s'estomper dans le ciel. Puis Lucie tourna la tête vers sa sœur. Son visage, même dans la pénombre, laissait transparaître ce que Clarisse essayait de cacher.
« Tu es triste, Clarisse. »
Clarisse détourna les yeux.
« Non, je… »
« Si. Je te connais par cœur. Tu es triste parce que tu n'es pas là où tu veux être. »
Le silence qui suivit fut éloquent.
Lucie soupira, se leva, et vint s'asseoir sur l'accoudoir du canapé où sa sœur était blottie.
« Tu peux y aller, tu sais. »
Clarisse la regarda, interdite.
« Quoi ? »
« Tu peux aller le rejoindre. C'est le Nouvel An. Il est seul là-bas, avec les enfants qui dorment sûrement. Et toi, tu es ici, à regarder le ciel en pensant à lui. »
« Lucie, je ne peux pas… »
« Pourquoi ? Parce que tu as peur ? Parce que tu crois que ça va trop vite ? Parce que trois ans de séparation pèsent plus lourd qu'une nuit de bonheur ? »
Clarisse ne répondit pas.
Lucie prit son visage entre ses mains, le tourna vers elle.
« Écoute-moi, ma sœur. N'endurcis pas ton cœur. La vie est trop courte pour vivre avec des regrets. Si tu l'aimes encore — et je sais que c'est le cas — va le rejoindre. Parle-lui. Écoute-le. Laisse-toi une chance. »
Ses doigts caressèrent la joue de Clarisse.
« Moi, je vais regarder ma série et dormir. Et toi, tu vas prendre ta voiture et tu vas aller là où ton cœur te dit d'aller. »
Elle se leva, embrassa sa sœur sur le front.
« Bonne année, Clarisse. Sois heureuse. C'est tout ce que je demande. »
Clarisse resta un long moment immobile après le départ de Lucie.
Les mots de sa sœur résonnaient dans sa tête, mêlés aux images de la nuit de Noël, aux messages de Samuel, à cette certitude qui grandissait en elle depuis des jours.
Elle aimait cet homme.
Malgré tout. Malgré la gifle. Malgré les années de silence. Malgré la peur qui n'avait pas complètement disparu. Elle l'aimait.
Et elle était fatiguée de lutter contre ça.
Elle attrapa ses clés, son manteau, et sortit sans faire de bruit.
La voiture traversa les rues désertes de Yaoundé, les réverbères projetant des ombres dansantes sur la chaussée. Clarisse conduisait vite, trop vite peut-être, poussée par cette urgence soudaine qui la submergeait.
Elle ne savait pas ce qu'elle allait dire. Elle ne savait pas comment Samuel allait réagir. Elle ne savait pas si c'était la bonne décision.
Mais pour la première fois depuis trois ans, elle écoutait son cœur. Pas sa raison. Pas sa peur. Son cœur.
La maison sur la colline était éteinte quand elle arriva, à l'exception d'une lumière tamisée au premier étage. La chambre. Leur chambre.
Elle se gara, coupa le moteur, et resta un instant à regarder cette fenêtre derrière laquelle l'homme qu'elle aimait dormait peut-être, ou veillait, ou pensait à elle.
Elle prit son téléphone. Ses doigts tremblaient en tapant le message.
« Je suis devant la maison. »
La réponse fut presque immédiate.
« Quoi ? »
« Je suis devant la maison. Je peux monter ? »
Elle vit la lumière bouger derrière la fenêtre. Quelques secondes plus tard, la porte d'entrée s'ouvrit.
Samuel était sur le seuil, en tee-shirt et pantalon de pyjama, les cheveux en bataille, l'air complètement perdu.
« Clarisse ? Qu'est-ce que… »
Elle ne le laissa pas finir. Elle monta les marches du perron, se jeta dans ses bras, enfouit son visage dans son cou.
« Je ne veux plus attendre, murmura-t-elle contre sa peau. Je ne veux plus avoir peur. Je veux essayer. Vraiment. Pour de vrai. »
Il la serra si fort qu'elle en eut le souffle coupé.
« T'es sûre ? »
Elle recula juste assez pour le regarder dans les yeux.
« Je n'ai jamais été aussi sûre de rien. »
Il l'embrassa. Longuement, profondément, comme on respire après avoir manqué d'air.
Puis il la prit par la main et l'entraîna à l'intérieur.
Ils montèrent l'escalier sur la pointe des pieds, passant devant la chambre des enfants où trois petits corps dormaient paisiblement. Dans la chambre parentale, la porte se referma doucement derrière eux.
Le reste de la nuit leur appartint.
Ils ne dormirent pas beaucoup. Ils parlèrent, s'embrassèrent, se touchèrent, se redécouvrirent. Ils évoquèrent leurs peurs, leurs espoirs, leurs doutes. Ils firent des projets — modestes, prudents, réversibles. Des week-ends ensemble. Des dîners en famille. Des soirées à regarder la télé sur le canapé.
Rien de spectaculaire. Rien d'irréversible. Juste la promesse fragile et précieuse de réapprendre à vivre ensemble.
Quand les premières lueurs de l'aube pointèrent à l'horizon, ils étaient toujours éveillés, enlacés dans le grand lit, à écouter battre leurs cœurs à l'unisson.
« Bonne année, Samuel », murmura Clarisse.
Il sourit, embrassa son front.
« Bonne année, mon amour. »
Dehors, le jour se levait sur Yaoundé, rose et doré, chargé de promesses.
Dans la chambre, une nouvelle histoire commençait.
Fragile. Imparfaite. Incertaine.
Mais la leur.
N'oublions pas d'aimer les ami.