Chapitre 8

Ecrit par Auby88

Aurore AMOUSSOU​


Devant la fenêtre de ma chambre, j'ai pris place. Disons que c'est là que je passe la majorité de mon temps. Au centre de rééducation, on me rappelle sans cesse de sortir autant que possible. Mais la têtue que je suis n'en fait qu'à sa tête, car elle reste complexée en public.


A travers la vitre, je contemple la piscine. On m'a aussi conseillé de recommencer à nager, sous assistance d'un maître-nageur bien sûr. Mais je n'ose pas le faire. Il y a trop de souvenirs de Bella là. Nous y passions beaucoup de temps. J'entends encore nos éclats de rire, nos papotages ainsi que nos jeux dans la piscine.


Ces derniers jours ont été assez éprouvants pour moi. Fort heureusement, parler avec mon psychologue m'a fait beaucoup de bien. Mais surtout, ce qui m'a le plus aidé, c'est l'amour et le soutien de Steve.


Steve ! Que ferais-je sans lui ? Je sais que je dis tout le temps cela, mais je ne peux m'en empêcher. Je l'aime tellement. Je l'aime plus que ma propre vie. Sérieux ? Oui. (Sourire)


Avant-hier encore, j'ai passé la nuit avec lui. Toujours sans protection dans l'espoir que ce serait différent de la dernière fois. Hélas, je n'ai rien ressenti quand il se mouvait en moi. C'est quelque peu triste, mais cela ne m'a pas découragée. Je l'ai entendu gémir, jouir en moi et j'en étais heureuse. Et puis, l'important c'est de faire UN avec lui, d'être toute nue dans ses bras robustes et de goûter à tous ces délicieux baisers que lui seul sait me donner.


Je prends mon téléphone et sélectionne mon lecteur de musique. Je choisis une compilation des morceaux de Grand Corps Malade. Cela me fait du bien de l'entendre.


Je suis tellement concentrée sur les paroles de l'artiste que je n'entends pas les pas de chaussures qui viennent vers moi. Deux mains se posent sur mes épaules. Je sursaute puis me détends. Je reconnais ces mains ainsi que le parfum qui embaume la pièce actuellement.


- Steve, tu m'as fait peur !

- Ce n'est pas de ma faute si tu te laisses autant emporter par Grand Corps Malade !

- Ne me dis pas que t'es jaloux.

- Pour le moment non, mais si cela continue ainsi, ce pourrait bien être le cas.

Je pouffe de rire.

- Tu restes mon préféré, Steve ! Embrasse-moi ! conclus-je en fermant les yeux.

Je sens ses lèvres près des miennes. Avec grand enthousiasme, je les accueille.


- Cela te dirait qu'on aille à la plage ?

Là, Steve vient de me prendre de court avec cette proposition.

- La plage. Eh bien, je ….

- Surtout pas de "Non", Aurore. C'est compris ?

- Oui, dis-je en avalant un grand bol  d'air.



Une heure plus tard.

Nous sommes sur la plage de Fidjrossè. Steve m'a aidée à m'étendre sur un drap. De loin, je contemple la vaste étendue d'eau salée. Il me propose de m'y emmener, mais je m'y oppose. D'habitude je ne refuse rien à mon colosse, mais cette fois-ci j'ai mes raisons.

En premier lieu, je ne voudrais pas le fatiguer davantage. C'est lui qui m'a portée depuis la voiture. En second lieu, je ne voudrais surtout pas attirer les regards sur moi.


Mon refus l'offusque un petit peu, mais il finit par accepter ma décision. Près de moi, il s'assoit et pose ma tête sur ses jambes. J'adore être ainsi avec mon homme. Nous restons là à papoter et à nous bécoter. Près de Steve, j'oublie tout, j'oublie mon lot de malheurs.


- Bonjour, les amoureux !

Je me demande ce qu'elle fait là. Je ne lui réponds pas. Steve, oui.

- Bonjour Rita.

- Bonjour, beau gosse ! Que le monde est petit ! Aurore, tu ne me salues pas ?


Je me demande pourquoi elle continue de me tourmenter, cette Rita. Le sort a voulu qu'elle prenne le dessus sur moi, alors je ne comprends pas pourquoi elle continue de m'enquiquiner, de me provoquer à chaque fois qu'elle me voit.

D'ailleurs, cette rencontre fortuite me laisse perplexe. C'est vrai que la plage est un lieu public très fréquenté, mais c'est étonnant qu'elle soit venue exactement là où nous sommes. C'est la troisième fois que Steve et moi la croisons pendant nos sorties. Bizarre ! D'abord, c'était au "Festival des Glaces" où elle était venue au bras d'un beau mec, ensuite dans un restaurant chinois où nous l'avons revue avec un autre type et maintenant ici où elle s'amène seule.


- Je n'ai rien à te dire, Rita. Veuille bien continuer ton chemin !

- D'accord, contente de vous avoir vus. Vous êtes si beaux ensemble !


En parlant, je remarque qu'elle fait les yeux doux à mon mec, qui détourne aussitôt son regard. Je me retiens pour ne pas lui cracher mon venin, à cette garce. Elle finit par s'éloigner, en gardant un large sourire aux lèvres.

- Rita m'exaspère de jour en jour !

- Garde toujours ton calme face à elle. C'est mieux.

- Je m'y efforce autant que possible Steve, mais je ne supporte pas la manière dont elle te drague en ma présence.

- Bof !

Je vois que le sujet ne l'intéresse pas. Ce qui me rassure sur le fait que Rita perd son temps en lançant des yeux coquins à Steve. Elle ne lui plaît du tout pas. Et j'en suis ravie.

- Je vais prendre une boisson rafraîchissante. Tu en veux une ?

- Avec plaisir ! dis-je. C'est vrai qu'il fait un petit peu chaud par ici.

- Alors j'y vais. Je ne tarderai pas.

- Vas-y, mon cœur.

Il me dépose un bisou sur la joue et se lève. Je le regarde s'en aller.


De ma position, j'admire la mer.

Je me revois les pieds dans l'eau salée, avec Bella à mes côtés. Nous jouons, nous nous courons après. Nous étions si heureuses.

Je soupire encore et encore en pensant à Bella, ma meilleure amie, ma sœur. Elle a laissé en moi un vide que personne d'autre ne saura combler.

Parfois, j'aimerais remonter le temps, revenir à cette maudite nuit pour changer le cours de l'histoire. Je culpabilise tant. A cause de mes mauvais choix de cette nuit-là, Bella n'accomplira jamais son rêve de devenir un mannequin célèbre, Bella ne rencontrera pas son prince charmant, Bella ne se mariera pas, Bella ne sera jamais maman, Bella ne ….

J'inspire profondément tandis qu'une larme empreinte de tristesse et de remords s'échappe de mes yeux.


Sous une paillotte pas loin de la nôtre, viennent s'asseoir une petite famille : père, mère et enfant. Ils semblent tellement heureux. Je les regarde avec envie. L'homme me rappelle mon père, toujours aux petits soins avec moi. J'adorais me blottir dans ses bras, lui demander plein de trucs quand il voyageait. A chaque fois, il revenait les bras chargés de surprises pour sa princesse. (Sourire)


La fillette, d'environ 3 ans, s'éloigne un peu d'eux pour jouer dans le sable. Je ne saurais expliquer ce que je ressens en la regardant. Je ne saurais dire ce qu'elle réveille en moi. De l'instinct maternel ? Ce n'est pas possible !

Je secoue fortement la tête pour m'ôter cette idée. Moi, Aurore AMOUSSOU, je n'ai jamais aspiré à être maman. Je me rappelle encore l'une de mes discussions avec Bella à ce sujet.


- Dis Aurore, tu penses un jour devenir maman ?

- Parce que toi, tu y penses déjà ?

- Eh bien, oui parfois.

Je pouffe de rire.

- Il vaut mieux que tu te sortes cette idée idiote de la tête ! Non seulement, tu es trop jeune, mais en plus un enfant serait la fin de ta carrière de mannequin ! Tu t'imagines avec le corps complètement déformé, plein de vergétures, les kilos en plus, les douleurs, les nuits de veilles, les cris incessants de ces pleurnichards…? C'est un enfer total !

- Donc, toi tu ne ...

- C'est cela même, Bella. Je n'en ai aucune envie et je n'y pense même pas. Peut-être que je changerai d'avis plus tard, mais pour l'heure, c'est NON. Je veux avoir une longue et brillante carrière de mannequin ! Et toi aussi, tu te dois de réfléchir dans ce sens !



A nouveau, je regarde la fillette. Je ne peux m'en empêcher. Je souris. Ce serait absurde et idiot de ma part d'avoir une quelconque envie de devenir maman. Ce serait un rêve impossible actuellement et je n'ai pas envie d'être à nouveau désillusionnée. Il faut que j'oublie tout cela. Heureusement, je vois mon homme revenir vers moi. Je me rends compte qu'il s'est absenté près d'une demi-heure. J'ai pourtant aperçu un bar pas loin d'ici. Bof, je n'ai pas à être jalouse, je n'ai pas à douter de lui, même si cette Rita, voleuse de mec, rôde dans les parages.


- Aurore, je m'excuse d'avoir tardé. Il y avait du monde dans le bar d'à côté et j'ai préféré aller un peu plus loin à pied.

- J'imagine. De toutes façons, je ne suis pas fâchée. Allez, donne-moi ma boisson. J'ai hâte de la consommer ! dis-je en souriant.


J'avale une grande gorgée du liquide frais que je sens couler dans mon gosier. C'est tellement agréable.

Tandis que je termine ma boisson, un détail chez Steve attire mon attention. Ses luxueuses lunettes de soleil ne sont plus accrochées au haut de sa chemise et il semble avoir perdu un bouton. Je ne sais si je dois l'interroger à ce sujet.

Il me parle mais je l'écoute à peine. Dans ma tête, je cogite. Dans ma tête, je m'imagine "mille" scénarios. Il vaut mieux que je lui en parle.


* *

 *

- Aurore, j'avoue que je suis autant étonné que toi. C'est maintenant que je m'en rends compte. Les lunettes se sont sûrement perdues. Où et quand ? Je n'en ai aucune idée. Quant au bouton de ma chemise, je n'y ai certainement pas prêté attention en la portant ce matin.

Sa réponse ne me convainc pas, car Steve a toujours été rigoureux quant à son habillement. Mais je me suis promis de lui faire entièrement confiance et je compte tenir ma promesse.

- D'accord, dis-je tout simplement pour éviter d'éventuelles tensions entre nous.



***********

Madame Suzanne ZANNOU


Aujourd'hui, j'ai décidé de reprendre le boulot. J'avais l'impression de devenir folle en restant confinée dans les quatre coins de ma maison. Tout me rappelle Bella.

Elle me manque énormément. Je me désole chaque fois en pensant à elle. Parfois je confonds même réalité et fiction. Je me surprends à lui parler alors qu'elle n'est pas là.


Tandis que je pousse la porte de l'agence de voyage, je vois plein d'yeux braqués sur moi. Mes employés ne s'attendaient pas à me revoir aujourd'hui. Je n'ai prévenu personne, même pas la directrice adjointe qui me remplace en mon absence.

En plus de la surprise, je lis dans leurs yeux de la pitié, voire de la compassion pour moi. Je m'efforce de sourire pour ne pas laisser paraître ma tristesse. Je me dois de rester professionnelle sur mon lieu de travail.


- Bonjour madame, disent-ils en chœur.

- Bonjour à vous ! réponds-je en gardant le sourire.


Une très ancienne cliente vient d'entrer dans l'agence. Elle est accompagnée de sa fille, qui a la même tranche d'âge que Bella. Je fais pression sur moi pour ne pas pleurer en voyant cette mère et sa fille.


Je m'empresse de les accueillir.

- Bonjour, chères dames !

- Bonjour, madame la directrice.

- Comment allez-vous ? reprend la mère. Cela fait presque deux ans que nous ne sommes pas vues.

- C'est exact, madame ACCROMBESSI.

- Au fait, c'est vous que je venais voir.

- Alors, allons dans mon bureau​.

- Non, ce n'est pas la peine. Nous sommes un peu pressées en fait. Ma fille et moi avons beaucoup de courses à faire. Elle se marie très bientôt.

- Je vois. Je suis très heureuse pour vous.

De son sac, elle sort deux enveloppes.

- J'ai donc apporté les faire-part de mariage pour Bella et vous. Les voilà.

- Excusez-moi !

Je quitte précipitamment le hall, sans prendre les enveloppes qu'elle me tendait. Je vais me réfugier dans mon bureau.

C'en était trop pour moi. Cette femme,  sans le savoir, vient de rouvrir ma blessure, vient de raviver ma douleur. Elle ne sait même pas que ma fille n'est plus. Je fonds en larmes et me laisse choir sur le carreau.

Je me rappelle d'une discussion avec Bella, quand elle n'était encore qu'un enfant. Elle avait douze ans. Son père venait de nous quitter.


- Maman, est-ce​ que toi aussi tu partiras au ciel et me laisseras seule ici ?

- Non, ma chérie ! Je resterai avec toi jusqu'à ce que je sois toute ridée, toute vieille. Je te verrai prendre tes diplômes, je te verrai te marier devant l'autel du Seigneur, je bercerai tes enfants et sûrement tes petits-enfants.

- Tu me le promets, maman ?

- Oui, je te le promets mon ange. Toi et moi, c'est collé, cimenté et serré pour toute la vie !

Elle trouve mes mots si drôles qu'elle se met à en rire. Je la regarde avec admiration avant de rire à mon tour…


Je me sens si misérable. Je n'ai pas pu tenir ma promesse. Je n'en ai même pas eu le temps.

Mes yeux croisent le cadre photo posé sur mon bureau. Je m'y trouve avec elle pour le nouvel an. Nous sourions.

"Bella" ! Murmure-je. "Bella ! Pourquoi toi ?"





SECONDE CHANCE