Chapitre 15 : Un Rigolo
Write by L'UNIVERS DE JOLA
Chapitre 15 : Un Rigolo
**Winnie Fleur Ella**
La première question que me pose ma mère:
— Calvin t’a donné l’argent ?
Je la fixe sans pouvoir lui répondre.
— Ce n’est pas à toi que je parle ? insiste-t-elle.
Je fouille la sacoche et en sors l’enveloppe que je dépose sur la table. Je trace dans ma chambre sans rien lui dire. J’ai eu mon bac samedi ; à part le cri qu’elle a poussé au téléphone, elle ne m’a rien dit. J’ai passé deux jours dehors et nous n’avons quasiment pas parlé. Je lui ai dit que j’ai fait mes papiers, et tout ce qu’elle trouve à me demander, c’est si Calvin m’a donné de l’argent.
Je me sens vexée, comme si tout ce qui compte pour elle, c’est l’argent et rien d’autre.
Depuis que mon père est mort, je ne la comprends plus. Pour elle, tout maintenant c’est l’argent.
Je vais ranger le porte-documents que j’avais acheté aujourd’hui pour y mettre mes papiers, ensuite je me déshabille. Je suis uniquement vêtue d’un slip quand la porte s’ouvre sur ma mère. Elle freine et ouvre grand les yeux en me voyant. J’ai plein de marques, comme à chaque fois, mais c’est la première fois qu’elle les voit. Nos regards se croisent, elle se racle la gorge.
— Hm-hm-hm. Je… je suis venue déposer l’enveloppe. J’ai pris trente-cinq mille.
Je vais prendre une robe de maison.
— Ok.
— Pourquoi tu boites ?
— Je me suis cogné le pied, dis-je en la regardant.
— Ok. Il faut aller préparer, il n’y a rien à manger.
— D’accord.
Elle s’en va après avoir déposé l’enveloppe sur la table qui est dans ma chambre. Je m’assois sur le lit, je soupire. Je reste là quelques minutes ensuite je vais prendre l’enveloppe que je range avant d’aller à la cuisine. Chez Calvin au moins je ne travaille pas. Je soupire. Je finis par sortir la nourriture pour préparer. Cela me prend une bonne heure pour tout finir.
Quand je viens au salon ma mère est devant la télé.
— Donc tu ne m’achètes même pas un jus pour ton bac, hein ?
Je la regarde. Ce n’est pas le contraire qui est censé se produire ?
— Tu veux quel jus ?
— Prends-moi la Beaufort. Même deux, je vais me débrouiller avec ça.
Par chance, la voisine d’à côté vend la boisson, je n’aurai pas à partir à la route. Je prends deux mille dans ma sacoche et vais cogner chez la voisine.
— Ah Winnie, c’est toi ? Constate tantine Annie en sortant de la cuisine.
— Oui oh.
— Félicitations oh, on a appris pour ton bac. On t’attendait même ici samedi pour te donner un jus parce que tu nous as fait honneur.
Je souris.
— Les gens de ce quartier — qui commençaient déjà à te critiquer en disant qu’on te voyait maintenant descendre dans les grosses voitures et que tu ne faisais plus l’école — ont eu honte.
Mon sourire s’efface. Donc on parle même de moi dans le quartier maintenant ?
— Mais voilà ça, Dieu les a confondus. Tu veux quoi ?
— Deux Beaufort. J’ai deux mille.
Elle m’apporte ça et un jus qu’elle m’offre pour mon bac, je la remercie. Je récupère la monnaie et je retourne à la maison. Je donne les bouteilles de ma mère, j’entraîne la mienne dans ma chambre. Je vérifie si je n’ai pas de retour de Calvin mais rien. C’est moi qui lui écris.
Moi : Tu n’es toujours pas rentré ?
Calvin : Si. J’élimine ton passage de la maison.
Moi : C’est-à-dire ?
Calvin : Je fais la lessive.
Moi : Je vois.
Moi : J’ai aimé ce week-end à tes côtés et tu me manques.
J’attends sa réponse, elle ne vient pas.
Moi : Tu es là ?
Toujours rien. Je ressens un pincement au cœur. Je dépose l’appareil en m’allongeant sur le lit. Je me parle pour me remonter le moral. D’abord je commence par me dire qu’il doit être occupé, il m’a dit faire la lessive, ça doit être ça qui l’occupe et c’est pourquoi, il ne me répond plus. Ensuite une autre idée me vient à l’esprit, me disant que peut-être une autre fille m’a remplacée et que certainement, il est en train de faire tout ce qu’il a fait ce week-end avec elle. Mon cœur se comprime seul dans ma poitrine et mes larmes coulent sur mes tempes.
— Winnie ? m’appelle maman devant ma porte.
J’essuie rapidement mon visage et me tourne sur le côté en fermant les yeux comme si je dormais. J’entends la porte s’ouvrir derrière moi.
— Winnie ?
Je ne réagis pas.
— Elle dort, hein ?
Elle retourne, je garde les yeux fermés au point de m’endormir véritablement.
****
Je suis à la plage avec mes copines, afin de passer le temps ensemble. Toute cette semaine, nous avons couru de partout pour nos papiers. Cynthia va même aller en Côte d’Ivoire, Precally, c’est encore incertain ; ses parents sont en train de négocier mais, si tout se passe bien, elle ira au Maroc. Leurs parents ne sont pas riches, mais ils sont bien mieux lotis que les miens. Elles peuvent se permettre des déplacements. Nous profitons donc de ces quelques instants qui ne seront plus très fréquents.
Je suis contente d’être là aussi parce que ça me permet de penser à autre chose qu’à Calvin. Si je dis que, depuis la dernière fois qu’il m’avait laissée à la maison, je ne l’ai plus vu ni même parlé, on dira que je mens. Pourtant, c’est la vérité. Quatre jours, quatre longs jours sont passé et il ne m’a pas fait signe.
Aller à la résidence ? J’y ai pensé, et plus d’une fois, mais j’ai réfréné mes ardeurs.
Pourquoi ? D’abord parce que ce n’était pas chez lui. Il m’avait dit que c’était un appartement loué et je n’avais aucune idée de combien de temps durerait la location. Je n’étais donc pas sûre de le retrouver là-bas.
Ensuite, je ne voulais pas me présenter sans qu’il ne m’ait appelée, pour éviter de le contrarier.
Enfin, et surtout, j’avais peur de ce que je pouvais trouver en m’y rendant. Oui, je sais a je ne suis pas la seule, mais je n’avais pas le cœur de le voir avec une autre fille, en train de faire tout ce qu’il faisait avec moi. La première fois m’avait traumatisée et rien que me l’imaginer me fait déjà horriblement souffrir ; je n’en voulais pas davantage.
Alors sortir de chez moi pour changer d’air me fait du bien.
On longe toute la côte, partant du lycée Léon MBA jusqu’à la roulotte, puis on traverse le petit ruisseau qui sépare les deux extrémités en riant. Il faut soit sauter — si on est agile — soit tremper les pieds dans l’eau. Cynthia et moi avons pu sauter, mais pas Precally, qui est plus en forme que nous. Elle a dit qu’elle ne voulait pas tomber pour se ridiculiser, mais malheureusement, en trempant les pieds, le courant l’a déstabilisée et elle est tombée. Elle a quand même eu le réflexe de poser les mains au sol pour amortir les dégâts, ce qui fait qu’elle ne s’est pas trop mouillée.
Nous éclatons de rire.
— Tu vois que sauter était mieux, non ? dit-je en riant.
— Va là-bas, réplique Precally.
Nous rions. Elle s’essuie et nous reprenons notre chemin. Cynthia marche en retrait derrière nous puis elle m’interpelle.
— Winnie, ça ce n’est pas Calvin ? demande Cynthia.
Je me retourne pour voir. Calvin est là, debout, en train d’embrasser une fille qui a ses bras noués autour de son cou et qu’il attrape par les fesses. Mon cœur rate un battement.
Je garde le silence, incapable de répondre.
— C’est lui. Ce n’est pas vrai, souffle Precally.
— Il a une autre go ? demande Cynthia.
Je garde le silence.
— Allons là-bas, annonce Precally.
Je ne bouge pas.
— Winnie, tu m’écoutes ? s’exclame-t-elle, me tenant par la main.
Je retire ma main de la sienne, ayant encore en tête ce qui s’était passé chez ses parents deux mois plus tôt.
— Winnie ? répète-t-elle.
Je me retourne et vais dans la direction opposée, marchant aussi vite que je peux.
— Winnie ? Winnie attend, crie-t-elle.
Elles courent derrière moi et me rattrapent.
— Winnie ! s’écrient-elles toutes les deux.
Je me retourne, j’ai déjà les larmes qui coulent le long de mes joues.
— Je ne veux pas de problème, je ne veux pas me donner en spectacle ici, murmurai-je en essuyant mon visage.
— Tu ne vas même pas lui demander des explications ? s’inquiète Cynthia.
— Non.
Elles me regardent avec de grands yeux.
—Je ne suis pas sa mère ou sa femme pour lui demander des comptes, poursuis-je. Il peut faire tout ce qu’il veut, je m’en fiche. Je ne vais pas aller me ridiculiser pour rien.
Elles me regardent, silencieuses.
— On peut aller ailleurs, s’il vous plaît ? ajouté-je.
Elles soupirent avant d’acquiescer. Je regarde au loin derrière elles, mes yeux rencontrent ceux de Calvin qui regarde dans ma direction. Il a toujours une de ses mains sur les fesses de cette fille. Je ne sais pas ce qu’elle lui dit mais il sourit et l’embrasse sur le visage. Je tourne les talons et quitte de là.
— C’est incroyable ça, donc Calvin est comme ça ? s’indigne Cynthia.
— Je suis choquée, renchérit Precally. Je pensais que c’était un gars fidèle. Donc c’est un rigolo.
— Franchement, j’ai envie d’aller le trouver là-bas pour lui dire le fond de ma pensée. Regardez-moi un sorcier comme ça, ajoute Cynthia.
— Un vrai sorcier, un rigolo, appuie Precally.
— Après que pouvait-on attendre d’un gars métis ? conclut Cynthia.
Elles parlent toutes les deux et moi je suis en train de lutter avec mes émotions pour ne pas éclater en sanglots. Quand je pense à tout ce que cet enfant m’a fait le week-end dernier au point où aujourd’hui même encore, j’ai mal aux fesses quand je vais aux toilettes, j’ai mon cœur qui se comprime dans ma poitrine.
Je continue de marcher sans participer à leur conversation mais je finis par m’arrêter, j’ai l’impression que je n'arrive plus à bien respirer.
— Winnie ? m’appelle Cynthia.
Je me penche vers l’avant et pose ma main sur ma poitrine.
— Winnie, qu’est-ce que tu as ? s’inquiètent-elles.
Je suis incapable de répondre. Elles m’attrapent toutes les deux.
— Essayons de la faire asseoir par terre, propose Cynthia.
Ce qu’elles font, je me penche vers l’avant en écartant grandement ma bouche, je crie, mais aucun son ne sort, juste de l’air : c’est un cri silencieux. Mes larmes se mettent à couler de mes yeux et elles s’asseyent autour de moi pour me prendre dans leurs bras. Je pleure, elles le font avec moi, comprenant ma douleur. Elles savent que Calvin est mon premier et le seul homme que je connaisse. Elles ignorent les profondeurs de cette histoire mais savent que je l’aime véritablement, sincèrement, profondément. Elles connaissent l’euphorie avec laquelle je leur ai parlé de lui quand nous avons commencé cette histoire. Je leur avais décrit mes sentiments et comment j’étais bien avec lui, c’est la raison pour laquelle elles l’appellent mon gars, pour elles, il a ce titre.
— C’est fini, Winnie, renifle Precally. Arrête de pleurer, ce gars n’en vaut pas la peine.
— Clairement, il n’en vaut pas la peine, alors oublie-le, renforce Cynthia.
Mes pleurs s’estompent au fur et à mesure, de même que ma respiration qui essaie de se stabiliser. Je suis déjà en train de renifler quand j’hume l’odeur de son parfum flotter dans l’air, je redresse instinctivement la tête pour voir le bon monsieur passer devant nous, bras dessus bras dessous avec cette fille qui rit aux éclats.
— Tu es même sérieux ? demande Cynthia en le regardant.
Il passe comme si ce n’était pas à lui qu’elle s’adressait. Elle se lève et va tirer son habit, le couple s’arrête.
— Il y a un problème ? dit la fille en levant un sourcil.
— Je n’ai pas affaire à toi, madame, pardon, réplique Cynthia, énervée.
— Qu’est-ce qui se passe ? demande Calvin, serein.
— Sérieusement, Calvin ? Tu as le culot et le courage de me demander ce qui se passe ? s’exclame Cynthia en touchant sa poitrine et en élevant légèrement la voix. C’est à moi que tu demandes ce qui se passe ?
— Tu baisses d’un ton avec moi, je ne suis pas ton ami ni quoi que ce soit, répond Calvin, ferme.
Cynthia recule d’un mouvement et regarde dans ma direction avec les grands yeux.
— J’ai toujours su que tu n’en valais pas la peine, souffle-t-elle en le regardant à nouveau. C’est moi qui ne suis pas ton amie aujourd’hui ? Mais tu es un rigolo et je ne sais vraiment pas ce que ma copine a suivi chez toi.
— Il faut le lui demander et elle te le dira, dit Calvin en esquissant un faible sourire, puis il ajoute en me regardant : Il faut conseiller tes folles.
Cynthia le gifle au visage et il réplique aussitôt avec une gifle deux fois plus forte qui l’envoie au sol. Cela attire automatiquement l’attention des gens. Precally et moi nous levons.
— Tu es malade ? Tu te prends pour qui ? hurle Calvin en avançant dangereusement vers Cynthia au sol.
Les gens s’interposent, nous nous mettons devant Cynthia.
— Si tu fumes le chanvre, il faut savoir avec qui tu le fais, tu comprends, non ? Tu t’amuses avec moi, je te casse la gueule, imbécile, crie Calvin, retenu par un garçon.
— C’est toi l’imbécile, connard, s’exclame Cynthia en se relevant. Tu n’as même pas honte de frapper une fille, rigolo. Tu crois que tu es un homme ? Chien.
— Mon frère, laisse tomber, dit un garçon. Tu sais que les femmes sont comme ça.
— Non, il faut le laisser qu’il vienne me frapper. Tu crois que j’ai peur de toi, Calvin ? Viens me frapper, imbécile, réplique Cynthia.
— Bébé, allons-y, tu n’as pas besoin de te rabaisser ici, dit la fille avec lui.
— Toi là, ne t’en fais pas hein, tu crois qu’il va t’emmener où un enculé comme ça ? s’énerve Cynthia.
— Demande à ta copine qui se fait enculer, pauvre conne, répond Calvin. Arrête-moi encore un jour comme tu l’as fait et tu verras ce que je vais te faire, pétasse.
— Pétasse toi-même, pétasse tes parents et toute ta famille, hurle Cynthia.
Il est déjà en train de partir avec l’autre. Les gens nous regardent. Precally essaie de calmer Cynthia qui continue d’insulter Calvin. Je reste debout tel un poteau électrique, incapable de dire quoi que ce soit, mon corps tremble.
— Partons d’ici, dit Precally.
— Ce n’est pas sa faute, souffle Cynthia en s’essuyant la poussière sur elle. Un chien comme ça.
Precally m’attrape par la main pour me faire bouger. On quitte le sable pour aller vers la route. Elles sont toujours en train de commenter cette histoire et finissent par me dire d’oublier ce garçon, qu’il n’en vaut pas la peine, que c’est un sauvage mal élevé et qu’il peut aller se faire foutre. Je ne réponds rien.
On zappe et on prend des nouvelles de Cynthia, qui a la joue légèrement enflée. Elle nous dit que ça va, qu’elle est trop en colère en ce moment pour avoir mal. La tension redescend petit à petit.
On décide de partir de là pour les charbonnages. On s’arrête chez l’abonné de Precally pour faire des achats. Ça nous change le moral — enfin, en surface pour moi, parce que mon cœur est meurtri, mais je fais tout pour rire avec les autres. Nous prenons des robes, des jupes, des hauts, des pantalons et des chemises. Il vend tout ça entre deux mille cinq cents et trois mille cinq cents, de très belles pièces. Mes vingt mille y passent et il ne me reste plus que l’argent du taxi.
On ne rentre pas pour autant. Elles m’entraînent derrière le Carnaval, chez une dame qui vend le tchep. On prend trois plats et c’est Precally qui paie. On mange dans une ambiance plutôt bonne jusqu’au moment de partir. Il est dix-neuf heures.
Elles m’accompagnent prendre mon bus et, une fois à l’intérieur, la tristesse m’envahit. Je colle la tête contre la vitre. Je ferme les yeux et je revis tout ce qui s’est passé cet après-midi à la plage. Je revois son regard, son attitude, ses paroles. Mon cœur se serre dans ma poitrine, me donnant envie de pleurer à nouveau. Je prends sur moi pour ne pas le faire : il y a trop de monde dans ce bus.
Mon téléphone vibre dans mon sac, je le récupère pour voir, j’ai reçu un message de Calvin.
Calvin : Je suis en route pour chez toi, je passe te prendre.
Je lis, mais je ne réponds pas. Je repose le téléphone à sa place.
Le bus avance, marque plusieurs arrêts à différentes destinations jusqu’à Rio, le terminus. Je descends et je paie. Je récupère ma monnaie puis j’emprunte la route qui mène dans mon secteur.
Je suis presque à l’entrée de la maison quand j’entends le klaxon de sa voiture derrière moi. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui. Je l’ai dit : il ne klaxonne pas comme tout le monde.
Il vient s’arrêter juste à côté de moi. Je me fige et regarde dans sa direction. Il baisse la vitre. Nos regards se croisent.
— Monte dans cette voiture, Ella, m’ordonne-t-il, le visage fermé.
—…