Chapitre 18: Mise en beauté.

Write by L'UNIVERS DE JOLA

Chapitre 18 : Mise En Beauté

Winnie Fleur Ella

J

'ouvre les yeux ce matin, je m’étire comme une chatte, je suis toute seule dans le lit. Je me redresse et descends pour me rendre à la douche. Le sol est particulièrement glacé, la clim a tourné toute la nuit et elle est toujours active. Je vais m’asseoir sur les toilettes, je fais mes besoins, mes fesses me font mal mais c’est mieux que la semaine dernière.

Je termine, je me nettoie et tire la chasse. Je nettoie correctement les résidus, me lave les mains puis je me brosse les dents. Après ça, je fais un tour sous la douche, je m’essuie, je me frotte avec sa crème, son parfum, et je regagne la chambre.

Je réfléchis à ce que je vais porter en retirant les draps du lit. Oui, Calvin ne redort pas sur un drap sur lequel il a couché, même s’il l’a mis le même jour. En termes de propreté, je ne peux pas lui parler, je sais qu’il est même plus propre que moi. Il n’est pas du genre à te demander de faire le ménage pour lui, il le fait lui-même.

La seule chose que je ne l’ai pas encore vu faire, c’est préparer à manger, enfin autre chose que des œufs. Mais pour le reste, il fait sans problème, sans broncher, contrairement à beaucoup de garçons qui estiment que les tâches ménagères incombent aux femmes. Il pourrait parfaitement être l’homme idéal si et seulement si…

Je soupire sans aller plus loin. Je ne veux pas me miner le moral ce matin, j’ai suffisamment pleuré hier.

Je prends de nouveaux draps que j’installe. J’entends le bruit d’un moteur dehors, et une minute plus tard, le bruit se fait entendre dans le salon. Il ouvre la porte de la chambre.

— Ah, tu t’es réveillée, dit Calvin.

— Oui. J’étais en train de faire le lit.

— Je vois. Tu as déjà pris ta douche ?

— Oui, je cherche juste de quoi me vêtir.

— Tu n’as pas vu le t-shirt d’hier ?

— Je cherchais plutôt à savoir si mes vêtements n’ont pas séché.

Il fronce les sourcils.

— Tu veux rentrer chez toi ?

— Non. Je veux juste porter une de mes robes.

— Je vois. Même si cela a séché, il faudra la repasser avant.

— Tu peux le faire pour moi, s’il te plaît ?

— J’ai la tête d’un blanchisseur ?

— S’il te plaît, bébé, dis-je en souriant.

Calvin pose un sachet sur le lit.

— Non.

Je vais me coller à lui et croise mes bras dans son dos.

— S’il te plaît, bébé, insisté-je d’une petite voix avec des yeux de chat.

— Hum… Avale d’abord un comprimé dans le sachet. Comme tu le sais…

— On a couché sans préservatif, je le sais.

Il ne dit rien.

— Je peux avoir de l’eau ?

Il m’apporte une bouteille d’eau minérale. Il me regarde avaler le comprimé puis s’en va. Je range le sachet de pharmacie. Je m’assois sur le fauteuil, attendant qu’il m’apporte ma robe. Il le fait cinq minutes plus tard avec une des nouvelles robes que j’ai achetées la veille. Je l’enfile puis je le rejoins à la cuisine.

— J’ai fait quelques achats, dit Calvin en me regardant. Tu peux préparer ce week-end ou tu préfères la nourriture du dehors ?

— Je peux le faire. Tu as pris quoi ?

— Rien de consistant. Je voulais d’abord connaître ton avis. Là, j’ai juste de quoi faire le petit déjeuner. On pourra aller un peu plus tard prendre ce qu’il faut.

— D’accord.

Il sort des croissants, une grande palette d’œufs, des fromages, du beurre, du jambon, du salami, des saucisses, du sucre, du lait en bouteille, de l’huile et du sel gros grain.

Je le regarde.

— Je peux te poser une question ?

Il me regarde simplement.

— Je peux savoir où tu gagnes tout l’argent que tu dépenses ?

Il arque un sourcil.

— Je veux dire que tu ne travailles pas mais tu as toujours de l’argent que tu dépenses sans compter.

— Si jamais tu me vois dans l’Union[1], dis que tu ne me connais pas et que tu ne m’as jamais vu, répond-il avec un rictus.

Je le regarde.

— Je ne fais rien d’illégal, rassure-toi, ajoute-t-il en changeant de sujet. Je vais prendre ma douche, je ne l’ai pas encore fait.

Il passe près de moi et me donne une claque sur les fesses qui me fait sourire. Je reste à préparer le petit déjeuner. C’est la deuxième fois que je le fais depuis qu’on se fréquente.

La première fois, c’était lors du tout premier week-end que nous avions passé ensemble. Ses parents étaient partis à l’intérieur du pays avec sa sœur. Il m’avait fait entrer dans la grande maison pour pouvoir accéder à la cuisine. C’est d’ailleurs à ce moment-là que j’avais appris à utiliser certains appareils. La façon dont mon cœur battait ce jour-là, Dieu seul le sait. J’avais eu tellement peur que quelqu’un me surprenne ou que j’abîme quelque chose là-bas.

Nous avions mangé ce jour-là dans leur salle à manger et il avait poussé la hardiesse jusqu’à me faire l’amour dans le salon privé de ses parents. C’avait été grisant, partagé entre l’excitation de braver l’interdit et la peur d’être surpris. Bref.

Après ce jour, je ne l’avais plus jamais refait, alors c’est seulement ma deuxième fois. Je fais du café et une omelette qui ressemble presque à une pizza tant j’ai mis de choses à l’intérieur. Je mets le tout dans une grande assiette. Je sors tout ce dont on aura besoin pour manger et je dispose le tout sur la table. Quand tout est prêt, je m’assois pour l’attendre.

Il me rejoint quelques minutes plus tard et nous nous attablons. À la fin, on débarrasse ensemble : il fait la vaisselle, je l’essuie. Puis nous retournons au salon.

— Ça fait combien de temps que tu as ces tresses sur la tête ? demande Calvin.

— Deux semaines et demie, réponds-je en touchant mes tresses.

— Et c’est normal ?

— Non, mais j’ai la paresse de les détacher toute seule.

— Si on le fait à deux, cela peut prendre combien de temps ?

— Tu vas détacher mes tresses ? demandé-je, surprise.

Calvin ne répond pas.

— Ça peut faire une ou deux heures, ça dépend de la rapidité.

— Selon toi, il serait mieux qu’on le fasse avant ou après avoir fait les courses ?

— Après.

Il regarde sa montre puis m’informe qu’on peut déjà y aller. Je récupère uniquement mon téléphone. En chemin, il me demande de dresser une liste. Est-ce que je sais ce qu’il a l’habitude de manger chez lui ? Nous n’avons pas du tout les mêmes habitudes alimentaires. Là où moi j’achète des ailes de dinde, des ailes de poulet, des cuisses et autres, lui consomme des aliments aux noms compliqués.

Pour contourner le problème, je lui demande plutôt ce qu’il aimerait manger. Il me cite des côtes d’agneau, des filets de bœuf, des gambas, du filet mignon, du poisson d’eau douce, etc. Je note tout dans le bloc-notes de mon téléphone.

Nous allons au CKDO du carrefour Gigi. Il me demande de l’attendre quelques minutes, le temps de faire un retrait au guichet automatique. J’acquiesce. Je patiente donc quelques instants et, à son retour, nous entrons dans le magasin. Je prends le caddie à sa demande.

Au lieu de se diriger directement vers les rayons qui nous concernent, il m’emmène d’abord dans celui des cosmétiques. Là-bas, il me demande de choisir une crème, un parfum, une eau de toilette, des peignes et des produits pour les cheveux.

Au comble de la surprise, je le suis. Je ne m’y attendais pas du tout et je ne sais même pas quoi choisir. Ne vous moquez pas de moi : je n’ai pas l’habitude d’acheter ce genre d’articles dans ce type de magasin, je vais plutôt chez les Libanais du quartier. Je lui demande s’il peut m’aider à faire mes choix, mais il me répond non, qu’il n’est pas une fille et qu’il ne connaît pas grand-chose à nos produits.

Nous faisons alors appel à la rayonniste du rayon, qui me conseille. Je remarque les regards qu’elle lance à Calvin. Pourtant, en la voyant, il est évident qu’elle est bien plus âgée que lui.

— Pour les produits de cheveux, vous souhaitez des défrisants ou juste un shampoing ? demande-t-elle d’une voix mielleuse en le regardant.

— En principe, c’est à elle que vous devez vous adresser, répond Calvin en souriant. Je n’y connais rien.

— Vous avez raison, dit-elle en lui rendant son sourire.

Elle pose la main sur mon épaule.

— Ma puce, excuse-moi, j’avais complètement oublié que c’était pour toi. C’est juste que comme ton grand frère est là, je pensais que c’est lui qui déciderait à ta place.

Je regarde sa main sur mon épaule avant de lever les yeux vers elle. Ton grand frère ? Qui est le frère de qui ? Quand elle nous regarde, on se ressemble ?

Je m’apprête à répondre mais Calvin me devance.

— Si elle prend du défrisant, ses cheveux auront-ils encore la même texture au toucher ? demande-t-il en mettant une main dans mes tresses, toujours souriant. Je lui touche beaucoup les cheveux quand on couche ensemble.

Elle fronce les sourcils et retire sa main de mon épaule.

— Coucher dans quel sens ?

— Quand je la baise, répond-il directement en la fixant dans les yeux avec un sourire.

Elle écarquille les yeux.

— J’aime bien tenir ses cheveux quand je la prends dans certaines positions, ajoute-t-il en caressant toujours ma tête, et j’aimerais savoir si ses cheveux auront la même texture.

Elle paraît un peu déconcertée et nous regarde à tour de rôle. J’aurais sûrement été gênée qu’il parle ainsi dans d’autres circonstances mais aujourd’hui, ça me plaît tellement que je souris.

— Désolé si ma question vous dérange, ajoute Calvin sans être le moins du monde troublé.

— Hum-hum… Euh… non, pas du tout, répond-elle en se raclant la gorge. Et pour votre question, non… ils n’auront plus la même texture, mais plus lisse.

Calvin se tourne vers moi.

— Je ne pense pas que ce soit ce que tu veux, petite sœur ?

— Non, grand frère, réponds-je amusée. Je ne veux pas défriser mes cheveux. Je veux juste les laver.

— Moi aussi, j’aime mieux cette texture, dit-il en secouant légèrement sa main dans mes cheveux avant de tirer dessus.

— Nous sommes en public, Cal, dis-je en repoussant sa main avec un sourire.

— Je veux juste me rappeler la sensation que ça fait quand je te saisis les cheveux pendant une levrette, réplique-t-il en souriant.

Je me pince les lèvres pour ne pas exploser de rire devant le visage de cette femme. Calvin et le vice, il n’y a pas deux. Sa main glisse le long de mon dos jusqu’à mes fesses qu’il presse sans aucune gêne pendant qu’elle nous regarde, visiblement choquée.

— Calvin ! dis-je en repoussant sa main.

— Je sais que tu aimes ça, répond-il avec un large sourire. Sache que dès qu’on sort d’ici, je te baise dans la voiture.

On se regarde dans les yeux, sourires aux lèvres. Il me saisit par la taille et m’embrasse sur la bouche. C’est le raclement de gorge de la femme qui nous ramène sur terre.

— Désolé… dit Calvin en souriant. C’est juste que ma petite sœur m’embrouille souvent.

— Peut-on revenir aux produits ? demande-t-elle d’un ton plus distant.

— Bien sûr, répond-il en retirant ses mains de moi. On vous écoute. Vous nous conseillez quoi ?

— Un shampoing à base de collagène pour fortifier le cuir chevelu et un après-shampoing, répond-elle toujours distante.

Elle nous guide dans le rayon. Jusqu’au bout, elle garde ses distances. Nous prenons tout ce qu’elle nous suggère et la remercions. Nous changeons ensuite de rayon pour aller aux condiments. Devant mon hésitation à choisir certains articles, il s’en charge lui-même.

Il fait de même au rayon des surgelés, où il prend plusieurs produits qu’il avait cités dans la voiture. Il ajoute aussi une palette d’eau et des pâtisseries pour le dessert, puis nous passons en caisse. Les quelques articles que nous avons pris là s’élèvent à près de cent mille. Mon cœur se met à battre plus fort. Le marché du mois à la maison n’atteint même pas quarante mille.

Nous récupérons nos achats et allons les ranger dans le coffre. Nous ne repartons pas tout de suite : nous faisons un détour par le petit marché aux alentours pour acheter des pommes de terre, des patates douces, des bananes et du manioc. Il règle et, cette fois, nous retournons à la résidence.

Une voiture est garée devant notre emplacement, l’une de celles qu’il a l’habitude de conduire. Je le regarde, inquiète.

— Reste dans la voiture, dit-il en garant.

— D’accord.

Il retire sa ceinture et descend du véhicule. Il va rentrer dans la barrière, il y passe une vingtaine de minutes et ressort avec son père. Je me baisse pour ne pas être vue.

— Au plus tard mardi, tu dois être rentré, annonce la voix d’homme à Calvin. Tu passeras les trois derniers jours en famille et on réglera le souci avec ta mère.

Il ne répond pas.

— J’espère que tu as compris ce que j’ai dit ?

— Oui.

— Ok.

J’entends le bruit des portières qui se déverrouillent, une portière qui s’ouvre puis se referme, le démarrage d’une voiture, des grincements de roues, puis plus rien. Calvin cogne à la vitre, je me redresse. Il va ouvrir le coffre pour prendre les courses. Je descends et l’aide à les transporter.

J’ai énormément de questions en tête, mais je sais qu’il ne me répondra pas si je les pose. En dehors des noms et des visages, je ne connais rien de sa famille, il n’en parle quasiment pas. À part quelques mentions comme ‘’mon père a dit '’, ‘’mon père a fait '’ ou ‘’mon père a ramené telle chose '’, il ne dit rien. Son frère et sa sœur, pour les avoir vus en photo, ont de forts traits de ressemblance avec lui et, niveau visage, ils tiennent de leur père. Pour le teint, c’est celui de leur mère, une femme métisse. Leur père est clair, mais eux le sont encore plus que lui. J’avais déjà dit que Calvin ressemblait à un métis à cause de sa couleur de peau très claire.

Nous déposons les courses dans la cuisine et il m’aide à les ranger. Menu du jour : côtelettes d’agneau à la crème fraîche et purée de pommes de terre. D’après ce que monsieur veut manger… mais est-ce que l’enfant du bon Dieu sait préparer ce genre de repas, Seigneur ? Je vais rapidement sur YouTube pour voir si je trouve une vidéo. Par chance, il y en a une. Il la regarde avec moi, l’air amusé.

Ce que j’aime chez Calvin, c’est qu’il a conscience que nous venons de deux milieux différents et que je suis ignorante sur un tas d’aspects concernant son mode de vie. Il se moque souvent de moi, mais ce n’est ni méchant ni rabaissant. Par la suite, il m’apprend à faire ou me suggère une méthode d’apprentissage. C’est lui, par exemple, qui m’avait parlé de YouTube, en me disant que c’était une bonne plateforme gratuite pour apprendre sur plein de domaines et qu’il y avait des tutoriels faciles à reproduire.

Nous regardons la vidéo et je prends des notes. Je vais ensuite à la cuisine pour mettre en pratique. Il m’assiste, fait des commentaires jusqu’à la fin, goûte et me dit que ça se défend. Nous laissons reposer puis partons pour la terrasse. Je prends un coussin que je pose au sol pour m’asseoir dessus, lui s’installe sur la chaise. Nous défaisons mes tresses tous les deux. Il va même nous chercher à boire dans le frigo. Nous passons une heure et demie dessus, puis il me fait le shampoing. Nous revenons ensuite au salon, moi avec une serviette sur la tête.

— Tu feras des tresses aujourd’hui ou demain ? demande Calvin.

— Qui va me tresser ici ? Je vais les faire quand je vais rentrer à la maison, réponds-je.

— Tu veux les faire aujourd’hui ou demain ? insiste-t-il.

Je reste silencieuse. Il arque un sourcil.

— Demain, le temps pour moi de laisser mon cuir chevelu se reposer, dis-je enfin.

— Les salons de coiffure pour femme ouvrent dimanche ? demande-t-il.

— Je ne sais pas, réponds-je.

— On va vérifier. Si tu es disposée, je veux manger.

— Ok.

Je rallume les feux le temps de dresser la table puis je dispose. On se lave les mains et on mange dans une ambiance paisible. On débarrasse après ça, c’est lui qui fait la vaisselle. Je vais retirer le linge que je plie, il me rejoint.

— Tu ne vas pas repasser ? demande-t-il.

— Euh… non. Je comptais aller les ranger après avoir plié, réponds-je.

Il me regarde.

— Ne plie pas les miens, je vais les repasser avant de les ranger, dit-il.

Il retourne dans la maison. Ça, c’est pour me dire quoi ? Ce n’est pas comme si je portais des vêtements froissés. Je repasse toujours mes habits. J’enlève tout sans plus les plier, je vais les poser au salon et j’entreprends de les repasser.

Il sort de la chambre et me regarde, je suis sur l’une de ses chemises. Il se rapproche, m’observe faire. Je ne sais pas pourquoi je deviens nerveuse, comme si c’était ma première fois de repasser un vêtement. J’insiste plus que la normale pour retirer les plis. Quand je juge que c’est bon, je la soulève pour bien l’inspecter à la lumière du jour. Dans le fond, c’est son approbation que je recherche.

— Je t’apporte des cintres, déclare-t-il.

Il me les emmène. Je cintre et j’accroche aux vitres de la fenêtre. J’en prends une autre qui subit le même sort, et ainsi de suite. Il me délaisse pour s’installer sur le canapé après avoir mis un film. Je regarde la scène et je m’imagine comment on sera dans notre maison quand on sera mariés. J’imagine à quoi pourraient ressembler nos enfants et la vie de famille que nous aurions. Seigneur, si seulement ça pouvait être le cas. Je me verrais bien être sa femme.

Je passe une heure à repasser, c’est lui qui range les vêtements et me fait même de la place dans le placard. Je récupère la crème pour les cheveux ainsi que les peignes et je vais à la terrasse. J’ôte la serviette, je touche pour vérifier s’ils ont bien séché, c’est le cas. Je les démêle aux doigts pour y mettre la crème. Mes cheveux m’arrivent au niveau des épaules et sont assez touffus.

— Tu veux boire un truc ? me demande Calvin.

— Tu as dit que je ne dois pas faire les mélanges.

— Ok. Je fais un tour rapide. Si tu as des besoins, c’est le moment de me le dire.

— Ça va.

Il me dépasse et sort de la maison. J’entends le moteur de la voiture ensuite il s’en va. Il revient une vingtaine de minutes avec une palette de bières, deux mousseux et un grand pot de glace qu’il pose devant moi.

— Merci.

Il rentre sans me répondre pour revenir me trouver avec deux cuillères. Il me laisse terminer les civils sur ma tête, vu que j’étais déjà à la fin, puis il ouvre le pot que nous prenons ensemble. Il me repose des questions sur mes démarches administratives, me demande si j’ai des prévisions pour mon installation à Franceville si j’y vais et comment je compte vivre là-bas. Je lui dis que je compte principalement sur la bourse de l’État et que, sur place, peut-être, je chercherai une activité à faire. Il me demande mon plan de survie avant la bourse, je lui avoue que je n’en ai pas. Il m’écoute attentivement, puis nous changeons de sujet. Le jour tombe ainsi.

La soirée est paisible. On descend une bouteille devant un film, on grignote, on se douche et c’est le lit. À part une séance de câlins et quelques bisous, il ne se passe rien.

Le dimanche matin, le réveil est doux. Des câlins, des bisous, le bain, le petit déjeuner, puis nous sortons à la recherche d’un salon de coiffure pour femme. On le trouve vers Delta. Je demande à faire une barrette de civils devant avec des couettes sans fil derrière. On nous demande quatre mille, il paie et me dit qu’il va aussi se coiffer ailleurs, que lorsque j’aurai terminé je lui ferai un message ou l’appellerai. J’acquiesce. Il s’en va.

La dame me fait ce que j’ai demandé en me laissant tomber deux tresses de chaque côté vers l’avant, sur lesquelles elle met des perles. Elle rajoute de petites décorations sur la barrette de civils. Elle plaque légèrement les cheveux du devant avec du gel et me propose même de m’épiler les sourcils. Je refuse, en disant que je ne veux pas enlever les miens pour les redessiner au crayon ou les tatouer comme je vois certaines filles dehors.

Elle me rassure en me disant qu’elle ne fera pas ça, juste une structuration. J’hésite, puis j’accepte. Elle me la fait et, voyant que j’apprécie, me propose une mise en beauté simple, gratuitement. J’hésite encore, car je ne l’ai jamais fait. Elle m’encourage, me disant que je ne perds rien à essayer et que, si ça ne me plaît pas, on enlève. Je me laisse faire.

— Je ne sais pas pourquoi, dit-elle souriante, mais quand je te vois, je me sens inspirée. Tu es belle au naturel, je veux voir ce que ça va donner avec un peu de maquillage.

Je lui souris faiblement. Elle sort quelques produits et me les applique sur le visage, je ne connais même pas le nom de ces articles. Elle me met une pâte marron qu’elle appelle le fond de teint, puis elle rajoute une poudre. Ensuite, elle applique des fards à paupières, un trait noir au niveau des yeux dont je n’ai pas retenu le nom, un spray qu’elle asperge sur mon visage et un léger rouge à lèvres rosé. Elle me sourit et tourne ma chaise vers le miroir.

J’écarquille les yeux devant le résultat. Je ne me reconnais pas. Enfin si, on voit bien que c’est moi… mais en mieux. Je suis belle.

— Tu aimes ? demande-t-elle, souriante.

— Oui, dis-je timidement.

— Appelle ton chéri, me lance-t-elle.

Je la regarde.

— Mais appelle, tu as fini, insiste-t-elle, amusée.

— Je ne peux pas sortir comme ça, les gens vont me regarder, réponds-je.

— Tu as quel âge ?

— Dix-sept ans.

— Et tu as le gars qui te paie déjà les coiffures au salon, c’est quoi qui te dépasse encore?

Je reste silencieuse.

— Vous faites, non ? demande-t-elle, taquine.

Je la regarde, gênée.

— Si tu me dis que c’est faux, je te dirai que tu es une menteuse. Forcément, vous faites. Moi-même là, j’avais mon petit copain, ce rigolo là aussi, à quatorze ans et on faisait bien même. Pour toi-même t’emmène au salon, hein. Pour nous là, rien. Il me faisait cadeau derrière les maisons, le maboulisme de l’enfance. Aujourd’hui là quand je le regarde même, je me demande ce que je suivais.

Je ris.

— Je te jure mon bébé, ne ris pas. Avant j’étais trop bête. Je n’avais pas le choix pour voir quelqu’un qui pouvait quand-même te faire quelque chose de bien. Voilà pour toi là, il t’emmène au salon, ça veut dire qu’il peut te donner même cinq mille pour acheter ta garniture. Il te paie ça, non ?

J’acquiesce.

—  Voilà. C’est ce que je disais. Il ne te fait pas cadeau. Donc tu n’as pas à avoir honte là. Appelle ton chéri, il viendra te voir.

Je fais un message à Calvin pour lui dire que j’ai fini.

Calvin : Ce n’est pas trop tôt, je pensais que ça ne finirait jamais.

Calvin : J’ai même eu le temps de me prendre une bière après chez le coiffeur.

Calvin : Je me mets en route, j’espère au moins que ça vaudra le temps pris. Accorde moi cinq minutes.

Moi : Ok.

Je continue à parler avec cette femme qui est dans la vingtaine, il n’y a pas de clients alors elle me raconte ses mésaventures et on échange même de numéro. Calvin me fait un message.

Calvin : Je suis dehors.

Je me lève, dis au revoir et m’en vais avec le cœur battant. Je monte dans le véhicule sans le regarder, il parle au téléphone et a sa tête tournée vers sa portière. Au moment où je mets la ceinture, il tourne la tête dans ma direction. Nos regards se croisent, il écarquille les yeux.

— Je te rappelle, Yo, dit-il à la personne au téléphone.

Il pose le téléphone, se décale sur le côté pour bien me regarder…


 



[1] Journal papier officiel.

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