Chapitre 24: Je ne veux pas de ces conneries.
Write by L'UNIVERS DE JOLA
Chapitre 24 :
Je Ne Veux Pas De Ces Conneries
Winnie Fleur Ella
— Tu
vas laisser quelqu’un qui te donnait des enveloppes de trente mille, quarante
mille, cent mille après seulement avoir passé un week-end avec toi pour venir
me vendre les croquettes de 100-100f ? Ella, tu es normale ?
—…
—
C’est quoi, Ella, c’est le vampire ? C’est la sorcellerie? C’est quoi ? demande
maman.
Je
garde le silence.
— Ça
c’est quelle façon d’avoir un manque d’ambition? C’est quelle façon d’aimer la
pauvreté ? La médiocrité? C’est quoi, Winnie ? On t’a envoyée pour me
persécuter? poursuit-elle.
Je
reste silencieuse.
—
C’est dans 100-100f là que je vais manger ? Tu n’as pas vu comment j’ai vécu
ces derniers jours ? Tu n’as pas vu comment j’étais un peu heureuse ? C’est qui
que tu veux ramener en arrière ? Au lieu de sortir à la route là-bas et aller
dans les endroits où les vraies gens peuvent te voir, non, c’est rester
enfermée dans ce trou à faire je ne sais quoi que tu as trouvé mieux de faire.
Vraiment tu me déçois, Winnie. Tu es vraiment la fille de ton père. Je te
préviens, ce n’est pas dans ma maison que tu vas faire ces conneries.
Je
garde le silence.
— Ça
c’est quel genre de malchance qui veut me coller? Je ne sais même pas. On se
dit qu’on fait les enfants pour avoir un peu de répit mais non, ce sont les
maux de tête inutiles, ajoute-t-elle en se dirigeant vers sa chambre.
Elle
rentre dans sa chambre et claque la porte si fort que les murs de la maison en
tremblent. Je reste là, immobile, sans savoir quoi faire, découragée de
continuer à découper la pâte sur laquelle je travaillais. Je m’assois sur l’une
des chaises et me perds dans mes pensées.
Oui,
il m’était beaucoup plus facile d’avoir de l’argent après un week-end ou même
une simple rencontre avec Calvin. Je sais aussi que ce petit commerce ne me
rapportera jamais autant que ce qu’il me donnait. Il est vrai que je n’avais
pas toujours besoin de coucher pour recevoir de l’argent, mais je finissais
presque toujours par le faire, d’une manière ou d’une autre, comme pour
justifier ces dons. Même si, je n’ai jamais couché avec lui pour l’argent. Je
me donnais à lui non par intérêt, mais par amour.
Aujourd’hui,
il n’est plus là. Alors que suis-je censée faire ? Aller me prostituer
pour retrouver cet argent ?
Je
rejette aussitôt cette pensée. Jamais je ne ferai une telle chose. Je préfère
faire mon commerce, même s’il est petit, même s’il ne rapporte presque rien. De
toute façon, ce n’est que provisoire.
Je
me lève, essuie mon nez avec le dos de ma main et retourne à mon plan de
travail. Je reprends la découpe des croquettes quand ma mère ressort de sa
chambre.
— Je
dis, hein, tu n’as pas compris ce que j’ai dit ? demande maman en s’arrêtant,
le visage fermé.
Je
garde le silence.
— Tu
veux m’énerver, Winnie ? Je ne t’ai pas dit que je ne veux pas voir ces bêtises
dans ma maison ? lance-t-elle.
— Je
voulais seulement terminer, dis-je d’une petite voix.
—
Terminer quoi ? Terminer quoi ? crie-t-elle en élevant la voix.
Elle
marche à grands pas vers moi et m’arrache la marmite dans laquelle est la pâte.
Elle va la balancer dehors dans les eaux sales ; elle revient prendre celle où
il y a déjà les croquettes qui sont découpées et elle subit le même sort. Je la
regarde avec les yeux qui me piquent, mes larmes ne tardent pas à couler le
long de mes joues.
— Tu
n’as qu’à aller terminer tes conneries hors de ma maison. Et je te préviens,
les deux marmites qui se sont gaspillées là, tu vas me les racheter, n’importe
quoi, dit maman, énervée.
Elle
revient dans la maison et me bouscule pour se rendre à la cuisine.
—
Les enfants des autres sont ambitieuses et voient loin. Mais pour moi rien.
Mentalité de rat et de cafard comme son père. Dieu même essaie de te mettre sur
le droit chemin en te montrant la route que tu dois suivre pour réussir, non.
Tu refuses pour aller dans les conneries. Il y a vraiment des gens qui sont nés
pour vivre pauvres, je jure devant Dieu et c’est ta qualité là. Le genre qui
n’a pas pitié de ses parents et voit tous les sacrifices qu’ils font pour toi. Il
faut me nettoyer ma table, je vais venir manger.
Je
renifle et vais chercher une éponge avec laquelle je viens essuyer la table. De
temps en temps, j’essuie mon visage des larmes qui coulent et me brouillent la
vue. Une fois la table propre, je nettoie les chaises. Je débarrasse les
sachets des articles que j’ai utilisés et les ustensiles sales qu’elle n'a pas jetés.
Je reviens balayer le salon ensuite je lave tout ce que j’ai sali même pendant
ma préparation.
Quand
je termine, je prends les sachets pour le lait et le bissap, je décide d’aller
les donner à la voisine d’à côté. À quoi bon les garder ici ? Je nettoie
correctement mon visage et je me rends chez elle. Je cogne à la porte.
—
C’est qui ? demande tantine Annie depuis la cuisine.
—
C’est moi oh, tantine Annie, dis-je.
—
Winnie ?
—
Oui.
—
Ah… mais entre, je suis à la cuisine, dit-elle.
Je
la rejoins dans cette pièce.
— Je
suis en train de préparer un peu pour tes petits frères gourmands là,
ajoute-t-elle.
J’esquisse
un faible sourire.
— Tu
voulais quoi ? demande tantine Annie.
— Je
voulais te donner ça, dis-je en lui montrant les sachets.
—
C’est quoi ?
—
Les choses pour faire les glaces au lait, au coco et le bissap.
—
Ah… tu ne fais plus ? dit-elle, surprise.
—
Non, dis-je en esquissant un faible sourire.
—
Mais pourquoi ?
Je
ne lui réponds pas.
—
C’est Flora qui ne veut pas, hein ? ajoute-t-elle.
Je
remue affirmativement la tête.
—
Hum… Ta mère là, il y a des jours où je me demande si elle est normale. Mais je
te dis, Winnie, il ne faut pas l’écouter oh. Reste tranquille et fais ton
école, Dieu va t’aider.
Je
garde le silence.
— Ne
va pas gaspiller ta vie avec les hommes dehors là-bas, les gens là vont
seulement voler tes chances et te donner le SIDA cadeau, poursuit-elle.
—
Winnie ? appelle maman depuis la maison.
—
Maman ?
—
Viens ici.
—
J’arrive.
—
Dépose le sachet là. Mais il faudra venir me montrer oh, je ne connais pas
faire, dit tantine Annie.
—
D’accord.
Je
dépose et je m’en vais.
— Tu
faisais quoi chez Annie ? demande maman.
— Je
suis allée lui donner les choses du commerce, dis-je.
Elle
me regarde de travers.
— Je
veux le jus, dit-elle.
Je
vais chercher une bouteille vide à la cuisine et je viens m’arrêter devant
elle.
— Tu
attends quoi ? demande-t-elle.
—
L’argent.
—
L’argent de quoi ?
— Du
jus, non, tu ne m’as pas donné.
Elle
tape dans ses mains en riant.
— Eh
ha… L’enfant là veut seulement beaucoup me faire parler, je jure mon père.
Quand tu gaspilles l’argent pour acheter les conneries, tu ne demandes pas,
mais c’est pour le jus que moi ta mère je dois boire que tu viens ici pour me
demander ? dit-elle.
Je
garde le silence.
— Il
faut venir couper mes poils tu vas prendre pour aller acheter le jus là.
Tchrrr.
Je
n’essaie pas d’argumenter. Je vais acheter son jus avec la monnaie restante des
vingt mille que j’avais. Je reviens le lui donner ; elle me l’arrache des
mains et murmure des paroles inaudibles.
Je
vais dans ma chambre et me couche sur le lit. Mes larmes veulent à nouveau
couler, mais je les retiens. J’ai suffisamment pleuré pour mes peines de cœur
avec Calvin jusqu’à hier. Après la réponse qu’il m’avait faite — me disant que
le cœur servait à pomper le sang —, à la suite de mes messages, et le silence
qui s’en est suivi, j’ai décidé de me faire une raison.
Hier,
j’ai pris la résolution d’arrêter de pleurer et de me morfondre. C’est pour
cela que ce matin, je me suis levée avec l’idée d’acheter le zoom,
puisque c’est vendredi, afin de chercher un petit boulot. Je ne voulais plus
rester là à pleurer sur mon sort, ni penser à lui toutes les cinq minutes, ni
m’imaginer ce qu’il pouvait bien être en train de faire. Je voulais simplement
occuper mon esprit. Mais apparemment, je n’y arrive pas, puisque tout me ramène
à lui.
Je
prends mon téléphone et vérifie mon forfait : j’en ai suffisamment. Je vais sur
YouTube regarder des vidéos de cuisine pour essayer de m’évader. Je
passe le reste de la soirée ainsi. À un moment, j’entends même ma mère chasser
les enfants que j’avais envoyés chercher les bouteilles, mais je ne réagis pas.
C’est
la faim qui me fait sortir de ma chambre vers vingt-et-une heures. Ma mère est
devant une série télévisée diffusée sur une chaîne nationale. Nous n’avons pas
le câble ; ce sont uniquement les chaînes nationales que nous regardons
sur une petite télévision de marque Sharp.
Je
me sers à manger et je mange en silence. Quand j’ai terminé, je vais à la
cuisine, je lave ce que je trouve de sale, puis je retourne dans ma chambre. Il
est déjà vingt-deux heures. Je décide d’aller me laver à la douche dehors, puis
j’enfile un t-shirt et un slip. Je tire correctement les draps, fais descendre
la moustiquaire et me couche en allumant mon petit ventilateur.
Malgré
toute ma bonne volonté, le sommeil ne veut pas venir. Je me retourne un nombre
incalculable de fois, mais rien n’y fait. Je finis par récupérer mon téléphone
et, aussitôt, toutes mes pensées repartent vers Calvin. L’envie de l’appeler me
prend aux tripes, mais je lutte contre elle en me rappelant qu’il a
probablement déjà quitté le pays.
Je
vais dans notre messagerie, mais il n’y a malheureusement rien là-bas qui
puisse me servir de baume au cœur. Le temps où nous nous écrivions de vrais
messages est révolu depuis longtemps, et je les avais supprimés le jour où je
l’avais trouvé avec une autre fille. Depuis, notre conversation est presque
vide. Même ma galerie photos ne contient rien, rien qui puisse me faire du
bien.
Je
finis par poser le téléphone et me replonger dans mes souvenirs. Ce sont eux
qui me restent de ma relation avec lui. J’ignore combien de temps cela me
prend, mais le sommeil finit par avoir raison de moi, très tard dans la nuit.
****
Je
me lève en sursaut et regarde autour de moi, mon téléphone est en train de
sonner. Je me frotte les yeux et le récupère pour voir qui peut m’appeler la
nuit comme ça. Mes yeux s’ouvrent grand quand je vois Calvin écrit sur
l’écran à trois heures du matin. Pourquoi il m’appelle à trois heures ? Je décroche,
incertaine.
—
Allô ? dis-je.
— Je
suis à ton entrée, Winnie, dit Calvin.
—
Hein ? dis-je en criant presque.
— Je
suis à ton entrée, répète Calvin.
— Tu
fais quoi à mon entrée ?
— À
ton avis ?
Je
garde le silence.
— Il
faut que je te voie, ajoute-t-il.
— À
l’heure-là ? Je ne peux plus sortir. Il y a les bandits dehors.
Il
ne dit rien.
—
Allô ? dis-je.
Clic
! L’appel se coupe. Je tente de rappeler mais il rejette.
—
Mais tu rejettes pourquoi ? Tu sais bien que chez moi on braque, tu ne peux pas
me demander de sortir à pareille heure. Et puis même d’abord, il fait quoi là ?
Il n’a pas voyagé ? dis-je en parlant toute seule.
Je
descends du lit avec une forte envie d’aller le rejoindre mais ma raison me
rappelle les risques encourus : on
peut me braquer pour m’arracher mon téléphone et là ce serait vraiment le
moindre mal. Je peux me faire violer voire tuer si je sors à pareille heure. Je
me rassois sur le lit, je ne peux pas faire une telle chose. Ma raison
l’emporte sur mes pulsions. Je lui fais un message.
Moi :
Je sais que tu es fâché, Cal, mais je te jure que je ne peux pas sortir de la
maison à pareille heure, c’est trop dangereux et je risque de me faire
agresser. On peut se voir demain, non ?
J’envoie le message et il s’en va, quelques
minutes après mon téléphone sonne à nouveau, toujours Calvin.
—
Allô ? dis-je.
— Je
suis devant ta porte, dit Calvin.
—
Hein ?
J’entends
des coups frappés à la porte.
— Je
suis devant ta porte, Winnie, viens m’ouvrir, ajoute Calvin.
Je
me lève et sors de la chambre, ma mère aussi le fait.
—
Qu’est-ce qui se passe ? demande maman.
—
Calvin est devant la porte, dis-je avec le téléphone toujours à l’oreille.
— Et
tu attends quoi pour aller lui ouvrir ? lance-t-elle en me poussant.
Je
me dirige vers le salon, je mets la lumière et je retire les cales avant
d’ouvrir avec la clé : Calvin est bien là, vêtu d’une chemise blanche
ayant les manches retroussées et un pantalon tissu. Il a un sac d’ordinateur
sur une épaule et un petit sac en carton à la main, son téléphone est à
l’oreille et une veste est posée négligemment sur l’épaule qui porte le sac. Derrière
lui, deux grands de mon quartier.
On
se fixe dans les yeux.
— Je
peux rentrer ? demande Calvin.
Je
me mets simplement sur le côté ne réalisant toujours pas qu’il soit vraiment
venu chez moi à pareille heure…
Calvin Harris Otando
Je
viens de me garer à l’entrée de chez Winnie. Il y a encore des bars ouverts et
des gens qui boivent. Il faut croire que ces gens-là ne dorment jamais. Je sors
mon téléphone et vérifie l’heure : trois heures deux.
Je
l’appelle. Ça sonne un long moment avant qu’elle ne décroche. Je lui dis que je
suis à l’entrée de chez elle. Outre la surprise perceptible dans sa voix, elle
m’explique qu’elle ne peut pas sortir de la maison à cette heure-ci, que c’est
dangereux. Je raccroche.
En
d’autres circonstances, elle m’aurait tapé sur le système, mais pas
aujourd’hui. Je sais que son argument est fondé. Il y a quand même une distance
entre la grande route et chez elle et, en plus, cette piste n’est pas éclairée.
Quelqu’un pourrait effectivement l’agresser sur le trajet, et ce n’est pas mon
intention.
Qu’est-ce
que je fais maintenant ? Retourner à la maison ? Je ne suis pas sûr
de pouvoir la voir avant mon départ dans quelques heures, c’est beaucoup trop
serré.
M’aventurer
dans son quartier ? Je ne suis pas sûr d’en ressortir entier. Que
faire ?
Mon
téléphone se met à sonner. C’est Winnie. Je rejette l’appel. Je me passe la
main sur le visage, puis la remonte jusqu’à ma tête. Je tourne légèrement la
tête sur le côté et j’aperçois un grand dont le visage me semble familier. Je
baisse un peu la vitre pour vérifier. C’est bien lui.
Le
gars qui était avec eux le jour où j’avais emmené son père à l’hôpital et qui,
par la suite, m’avait conduit jusqu’à leur maison pendant le deuil.
Je
baisse complètement la vitre.
— Le
grand, s’il te plaît ? dis-je.
Il
tourne la tête dans ma direction et fronce les sourcils un moment, il les
défronce aussitôt quand il reconnaît mon visage. Il se rapproche.
—
Comment petit ? demande-t-il.
—
Bonsoir le grand.
—
Bonsoir. C’est Winnie que tu cherches ?
—
Oui… Il faut que je lui remette urgemment quelque chose, mais votre zone là,
c’est un peu chaud pour descendre là-bas tout seul.
Il
sourit.
—
Avec ta tête jaune là, on ne peut pas te rater.
— Tu
vois un peu, non ? dis-je en répondant à son sourire, je frotte mon front. Je
peux te filer vingt balles et tu m’accompagnes là-bas ?
Son
sourire s’élargit.
—
J’allais même te proposer de t’emmener mais bon. J’accepte, c’est propre.
—
Merci.
Je
sors mon portefeuille et lui tends vingt mille. Il me demande de déplacer le
véhicule pour mieux le garer, je le fais.
— Tu
vas remonter quand il fera jour, non ? Comme ça, je vais jeter un coup d’œil
sur ta voiture.
Je
réfléchis vite fait.
— En
vrai, je ne sais pas trop.
— En
tout cas, ce n’est pas grave, je vais toujours gérer ça.
Je
descends de la voiture, ma veste à la main, et vais récupérer le sac ainsi que
le petit paquet dans le coffre. Je referme et verrouille le véhicule. Il
discute avec un autre grand qui se joint également à nous, puis nous empruntons
la piste qui descend chez Winnie.
En
chemin, ils me demandent si Winnie m’attend. Ils m’informent aussi que sa
daronne est là et que ça risque de poser problème, mais je ne m’en fais pas
pour autant. Si Winnie peut sortir de la maison pendant deux ou trois jours
pour venir chez moi avec l’accord de sa mère, ce n’est pas ma présence chez eux
pendant quelques heures qu’elle ne tolérera pas. Je me suis déjà fait une idée
du genre de mentalité qu’a cette dernière, mais je préfère ne pas m’attarder
sur son cas.
Je
rassure les deux gars et, une fois devant la porte de Winnie, j’appelle. Elle a
du mal à croire que je suis réellement là, alors je cogne à la porte pour
qu’elle comprenne.
Deux
minutes plus tard, la porte s’ouvre sur elle, les yeux grands ouverts. Elle est
simplement vêtue d’un t-shirt qui lui arrive à mi-cuisse.
On
se fixe dans les yeux.
— Je
peux entrer ? dis-je
Elle
se décale sans pouvoir articuler quoi que ce soit….