Chapitre 29 : L'argent de la tontine.
Write by L'UNIVERS DE JOLA
Chapitre 29 :
L’argent De La Tontine
Winnie Fleur Ella
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Ç |
a fait
un mois et demi que Calvin a voyagé. Depuis, je n’ai plus de ses nouvelles. Je
lui ai écrit plusieurs fois, il ne m’a jamais répondu. Je suis même allée sur Facebook
en suivant toutes les instructions qu’il m’avait laissées sur le papier qui
accompagnait l’ordinateur, mais même là, ça n’a rien donné. J’ai essayé de
commenter les cinq photos qu’il a publiées en lui disant qu’il me manquait,
mais là encore, il n’a pas réagi.
Ce
qui m’a fait le plus mal, c’est qu’il répondait aux autres commentaires, mais
pas aux miens. J’ai pleuré, longtemps, à cause de son silence. Je ne pensais
pas que les paroles qu’il m’avait dites la dernière fois que nous étions
ensemble — qu’une fois parti, il m’oublierait — allaient se réaliser aussi
vite.
J’ai
vraiment pleuré en pensant que tout ce que nous avions vécu ensemble n’avait
pas compté pour lui. C’est parce que ma mère m’avait grondée ici, il y a deux
semaines, que j’ai essayé de me calmer et de me dire que ce n’était pas grave.
Il est parti, c’est vrai, mais je dois continuer à vivre. Je me suis dit qu’au
moins, il m’avait laissé de beaux cadeaux.
C’est
sur l’ordinateur que je me suis alors concentrée, pour mieux comprendre comment
il fonctionne. N’ayant aucune activité pour le moment et étant en attente de
mon voyage, c’est devenu ma nouvelle distraction. Je suis en train d’apprendre
comment fonctionne Word pour écrire. Calvin m’a dit, dans la vidéo tutoriel,
que j’en aurais besoin pour rédiger des rapports ou monter des fascicules si
nécessaire. Il m’a même montré des sites sur lesquels je pouvais aller
apprendre.
Dans
sa vidéo, il m’a expliqué que je devais acheter une petite box portable pour la
connexion internet de mon ordinateur, afin de me faciliter l’utilisation. J’ai
suivi tous ses conseils : je suis allée en acheter une, je l’ai connectée
à l’ordinateur et maintenant je navigue sans problème.
Je
suis interrompue par mon téléphone qui vibre à côté de moi. C’est l’alarme que
j’ai programmée lorsque j’ai commencé à travailler, pour m’indiquer que je dois
faire une pause et aller préparer à manger. Il est treize heures.
Je
me lève pour me rendre à la cuisine. J’ai décidé de faire un poulet au four ce
matin, j’avais déjà sorti tout ce qu’il fallait. Je ne l’ai pas encore dit,
mais maman a acheté quelques appareils pour la maison avec l’argent qu’elle a
eu de sa tontine. Elle a acheté une gazinière et un réfrigérateur. J’étais
vraiment surprise, je ne savais même pas qu’elle faisait des tontines.
Le
jour où elle est venue avec ces achats, j’étais dans la chambre en train de
pleurer parce que Calvin ne me répondait pas. J’avais entendu des voix au
salon.
— On
met ça où, la mater ?
demandèrent les voix des hommes.
—
Ici à la cuisine. Emmenez ça ici, répondit maman.
J’avais
essuyé mes larmes et j’étais sortie de ma chambre pour voir ce qui se passait.
—
Mon fils, branche-moi déjà le détendeur là-dessus, pardon. Tu enlèves ça sur le
petit réchaud, dit-elle à l’un des gars.
J'étais
venue me placer devant la porte de la cuisine.
—
Bonjour maman, bonjour les grands, dis-je.
Ils
s'étaient tous retournés pour me regarder.
—
Ah, tu t’es réveillée ? dit
maman.
—
Oui.
—
Bonjour Winnie, dirent-ils en chœur.
—
C’est comment ? Tes yeux
sont rouges et gonflés comme ça, petite ?
demanda Iniesta.
—
Ah, elle a la polo, répondit maman à ma place. C’est pourquoi je lui ai dit de
rester dans la maison pour ne pas contaminer les autres.
— …
— Va
t’asseoir au salon, je vais venir te mettre le collyre dès que j’ai fini ici,
dit maman.
Je
l'avais regardée sans rien dire et j'étais allée m’asseoir au salon. Après
quelques minutes, ils étaient venus me trouver.
—
Merci mes enfants, leur dit maman en tendant deux mille, prenez, vous allez boire le jus.
—
Merci maman. En tout cas, nous sommes là, si tu as encore besoin d’aide, on
appelle-nous, répondirent-ils en prenant l'argent.
—
D'accord.
Ils
avaient dit au revoir et étaient partis. J'avais regardé ma mère.
— Je
n’ai pas la polo, maman.
—
Oui, mais tu as vu tes yeux ?
Tu voulais qu’on dise quoi ?
Que tu passes ton temps à pleurer pour un garçon et que c’est pour ça que tes
yeux sont gonflés et rouges ?
— …
—
Voilà, comme tu as dit que toi maintenant ta vie ce sont les pleurs, il faut
bien que je trouve quelque chose à dire aux voisins.
—
...
Elle
s'était rendue dans sa chambre déposer son sac et se changer. À son retour, je
lui avais demandé :
—
Les appareils là sortent d’où, maman ?
—
Ils sortent du magasin.
—
Qui a acheté ça ?
—
C’est moi. Comme j’ai eu un peu d’argent avec la tontine que je faisais là,
j’ai décidé quand même d’acheter un peu la gazinière et le frigo. Le petit
réchaud percé là me fatiguait déjà. Même si tu veux préparer quelque chose de
bon, il n’y a pas moyen parce que ça te décourage. Le frigo là aussi, j’ai pris
ça pour au moins mettre de l’eau fraîche là-bas. Quand je reviens souvent du
travail, j’ai envie de boire de l’eau, mais comme il faut toujours attendre que
la bouteille du congélateur se décongèle d'abord, tu peux même mourir. C’est
pourquoi, avec la petite tontine, j’ai dit que je serre le cœur pour acheter
ça. On ne peut pas rester dans ce quartier comme des dernières.
—
Avec l’argent là, tu ne pouvais pas compléter pour acheter le terrain ?
—
Quel terrain ?
— Le
terrain que tu as dit qu’on doit acheter.
—
C’était avec l’argent de la tontine que je devais acheter le terrain ou bien
avec ce que tu donnais ? Ma
petite tontine pouvait acheter le terrain ?
Et puis au lieu d’être contente que j’achète des choses pour la maison, tu es
ici en train de me décourager ?
Donc tu aimes quand on vit comme des pauvres et des malheureuses, Winnie ?
—
Non, maman, répondis-je d'une petite voix.
—
Non ? Et puis tu es là à me
parler des histoires ? Ça
fait combien de temps que tu n’as plus cotisé pour le terrain-là ?
— …
—
Non, il faut me répondre. Ça fait combien de temps ? Tu crois que je fais
ça pour moi ou bien c’est pour toi que je suis en train de me battre ? Tu
crois qu’à quarante-deux ans là, je cherche encore la vie ? C’est pour toi
que je fais tout ça, que si la mort me prend comme elle a pris ton père, au
moins tu auras quelque chose, mais non, tu ne comprends pas ça.
— Excuse-moi,
maman, je ne voulais pas te fâcher. Je sais que tu travailles dur pour moi et
je suis aussi contente pour le frigo et la gazinière.
—
Hum… Il faut donc souvent bien parler. C’est toi qui n’emmènes plus l’argent
ici mais tu viens me parler du terrain, on va acheter le terrain avec
quoi ? Dans ce cas, il faut donner les cinq cent cinquante mille que tu
gardes là-bas comme ça on va aller prendre le terrain.
—…
—
Quelqu’un rentre fatigué du travail et il ne peut même pas se reposer. Tu as
préparé quoi ?
— Le
poulet avec le riz.
— Ah…
le riz encore, Winnie ? Avant-hier le riz, hier le riz, aujourd’hui le
riz ? Nous sommes devenus quoi, les Chinois ?
— Mais
y a que le riz à la maison.
— Et
donc tu ne peux pas prendre même deux mille dans ton argent pour acheter autre
chose ? Même le manioc de deux cents ? C’est deux cents qui te dépassent,
Winnie ?
—…
—
Pff, mieux j’arrête de parler pour ne pas m’énerver cette après-midi,
pesta-t-elle. Tous les jours le riz le riz, toi-même tu ne vois pas le
problème ?
Elle
était partie dans sa chambre puis elle était ressortie pour appeler un petit du
quartier à qui elle avait dit d’aller lui acheter un manioc et un jus. L’histoire-là
s’était arrêtée comme ça.
Dans
tous les cas, nous avons maintenant une gazinière et un frigo en plus du congélateur.
Je
vais rapidement préparer le poulet là avec les pommes de terre. J’ai regardé
une vidéo YouTube la veille pour ça alors je reproduis. Une heure et
demie après, je finis à la cuisine, tout est prêt et la cuisine est nettoyée.
Je retourne à la rédaction de mes fichiers Word. Je me perds là-dedans
jusqu’à ce que la voix de ma mère se fasse entendre.
— Oui,
rentrez, Winnie ? m’appelle maman.
—
Maman ?
— Viens nous aider là.
Je
sors de ma chambre et je viens trouver qu’il y a des gens qui sont avec elle et
qui ont des fauteuils neufs qu’ils soulèvent. Je suis étonnée.
— Tire
d’abord les vieux coussins là, m’ordonne maman, ils vont mettre les nouveaux.
Je
m’exécute. Je tire les vieux fauteuils un côté et ils mettent les nouveaux.
—
Mettez les vieux là dehors et allez-y prendre ce qui est resté à la route là-bas,
ajoute-t-elle.
Ils
font comme elle a dit et reviennent avec un living, une tablette pour la télé
et un écran plasma. Je la regarde avec les grands yeux. La femme là a eu tout
l’argent là où ? C’est toujours la tontine là ?
Ils
font un dernier tour, ils reviennent avec un nouveau lit qui a ses meubles, un matelas,
un gros ventilateur, et deux grosses moquettes. Elle les emmène dans sa chambre
et c’est là-bas qu’ils vont installer tout ça, sauf l’une des moquettes qui
vient au salon et vraiment couvre toute la surface. Les pauvres gars ont même
dû soulever à nouveau les meubles qu’ils avaient déjà placés pour mettre la
moquette. Son vieux lit et le matelas, ils le mettent dans ma chambre. Mon lit,
ils le démontent simplement. Mon matelas n’a pas changé, ils ont juste doublé
avec le vieux de ma mère. À la fin, elle leur donne trente mille, ils s’en
vont. Les voisins qui guettent par la porte et moi-même sommes dépassés.
Elle
s'assoit sur le canapé, heureuse.
— Winnie
va d’abord me prendre un jus chez Annie là-bas.
Elle
fouille sa poche, me tend un billet de mille francs que je récupère.
—
Prends aussi ton jus. Aujourd’hui, le soleil c’est trop, ajoute-t-elle.
Je
vais prendre deux bouteilles vides à la cuisine pour me rendre chez la voisine,
les gens murmurent.
—
Tantine Annie, je veux deux jus, un djino pamplemousse et un coca.
—
D’accord.
Elle
part chercher les jus et revient quelques minutes plus tard.
—
Mais c’est comment chez vous là-bas ? Ta mère a gagné au loto ou bien ?
demande-t-elle en me donnant les bouteilles.
Je
souris, amusée, et réponds :
—
Elle ne joue pas au loto, c’est l’argent de sa tontine.
— Ah
ça… la tontine là, ce sont les millions, hein, pour acheter tout ça,
commente-t-elle.
Je
hausse les épaules sans répondre. Je récupère les jus, lui tends l’argent et
pars à la maison. Ma mère est déjà attablée devant le plat que j’ai préparé.
—
Bon appétit, maman, dis-je en posant le jus devant elle.
Elle
me sourit largement.
—
Merci mon bébé. Tu as déjà mangé ?
—
Non.
— Il
faut aller te servir. Je ne sais pas si tu te mires, mais tu as beaucoup
maigri, Winnie, ce n’est pas bon. Tu vas voyager mince mince comme ça au lieu
de profiter à prendre un peu de poids pendant que tu n’as pas encore commencé
l’école ?
Je
reste silencieuse.
— Va
te servir, ajoute-t-elle.
Je
m’exécute et la rejoins à table.
— Tu
vois comment la gazinière là t’encourage à préparer les bons plats, non ?
Je
souris
—
C’est vrai.
—
Ah. Avant là, tu pouvais penser à préparer ce genre de recette ?
—
Non.
—
Voilà. C’est pour ça que je te dis ici qu’on doit tout faire pour sortir de la
pauvreté. Quand tu es pauvre, même les idées de nourriture, tu ne les as pas.
Demain là, si tout va bien, je vais emmener une nouvelle table à manger parce
que celle-là ne ressemble plus à rien et elle est trop sale.
Je
la regarde. J’ai envie de lui demander que c’est
toujours l’argent de la tontine là ? Mais je m’abstiens, je ne veux pas la
fâcher comme la dernière fois. Je mange simplement en lui jetant des petits
regards par moment, je peux voir à son visage qu’elle est vraiment heureuse alors
je me réjouis et je dois dire que c’est la première fois que je la vois comme ça.
****
—
Winnie oh ?
—
Maman ?
— Viens nous aider.
Je
sors de ma chambre, nous sommes deux jours après. Je viens trouver qu’il y a
des gens qui sont venus avec une nouvelle table, des chaises, un décodeur
satellite, des contres plaqués et des grilles métalliques.
—
Prends d’abord la télévision là, tu vas déposer dans ma chambre, ils vont mettre
les contreplaqués là sur les murs et faire le plafond.
Je
fais ce qu’elle a dit. Les gars-là aussi se déploient. Certains recouvrent les murs
de la maison, salon, cuisine et chambres ; d’autres mettent le plafond
uniquement dans sa chambre et au salon ; d'autres encore installent les
grilles devant la porte et sur les fenêtres pendant que les derniers placent la
cuvette du décodeur sur la toiture. Ils ont commencé à quatorze heures ont fini
à dix-huit heures, elle les a payés et ils sont partis. Je regarde autour de
moi, la maison est complètement transformée.
— Winnie,
il faut prendre le balaie tu vas enlever la poussière là.
Je
prends le balaie et un torchon. Je dépoussière, j’essuie et je balaie. Quand je
termine, je vais m’occuper de ma chambre. Même si je ne comprends pas la
démarche de ma mère par rapport à toutes les dépenses qu’elle a effectuées ces
derniers jours, je dois dire que là on a évolué. Notre maison n’est peut-être
pas la plus belle vue de l’extérieur mais si on rentre, nous faisons
certainement parties des mieux équipés dans notre zone et je comprends pourquoi
elle a mis les grilles. Avec tout ça, on peut venir nous cambrioler ici.
Surtout que bientôt je m’en irai, il n’y aura plus quelqu’un pour surveiller la
maison.
— Tu
n’as pas encore fini ? demande maman.
—
Si… j’arrange mon lit.
—
Fait vite, tu vas aller me prendre une bière à la route là-bas, j’ai trop
transpiré aujourd’hui. Dieu merci même comme demain c’est dimanche, je vais un
peu me reposer.
Je
termine rapidement de faire mon lit et je la rejoins. Elle me remet un billet
de cinq mille.
— Je
prends la Beaufort ?
—
Non, pardon. La Beaufort là ne passe plus avec moi.
Je
la regarde avec insistance. Depuis quand ça ne passe plus avec elle ?
— Il
faut me prendre la boisson que tu avais emmenée chez Calvin.
— Le
mousseux ?
—
Non, l’autre là.
— La
16 ?
—
Hein hun. Prends‑moi ça. Tu me prends même deux bouteilles là-bas.
La
voisine n’a pas ça parce que les gens du quartier-là ne consomment pas ce genre
de boisson. Je suis obligée d’aller à la route. En chemin, ce sont nos
nouvelles qui sont dans les bouches des voisins, chacun y va de son
commentaire.
D’aucuns disent que c’est le loto, d’autres que
ma mère a un nouveau copain, d’autres disent que c’est certainement le petit avec
qui elle avait couché il y a quelques semaines. Il y a aussi ceux qui disent
que le petit en question était venu pour moi et c’est certainement mon argent
que ma mère mange comme ça après le travail que j’avais fait. J’écoute mais je
ne dis rien. Les gens aiment trop parler les histoires qu’ils ne connaissent et
ne maîtrisent pas. Ma pauvre mère, on l’accuse déjà de tout alors que c’est sa
petite tontine qu’elle a travaillé dur pour avoir ça. C’est elle qui a raison,
les gens sont trop jaloux.
J’achète
sa boisson, je retourne à la maison lui donner. Je profite aussi à lui raconter
ce que j’ai entendu dehors.
— Les
pauvres sont comme ça, déclare-t-elle, tout ceux qui me critiquent, en vérité
ils sont jaloux de moi. Mais je te dis qu’ils n’auront que leurs gros yeux pour
me voir évoluer. Ils seront derrière comme les fesses…